Les croyants des deux Testaments ont dit adieu au « cardinal juif »

11 août 2007

Actualités

h9ill943376lustiger.jpg 

Les obsèques du cardinal Jean-Marie Lustiger, vendredi 10 août à Notre-Dame de Paris, ont rassemblé 5 000 fidèles, dont de nombreux responsables politiques et représentants du monde intellectuel. Voila donc la chronique de ce qui s’est passè hier dans la matinée dans Notre Rame de Paris (La croix)  et une analyse concernant l’héritage du Cardinal Lustiger (Le Monde).

 

 


Le cercueil du cardinal Lustiger en la cathédrale Notre-Dame de Paris, vendredi 10 août (photo Guay/AFP).

D’un bloc, personnalités juives et membres de la famille s’avancent sur le parvis de Notre-Dame, autour du cercueil du cardinal Jean-Marie Lustiger. Un minyane, le groupe d’au moins dix hommes juifs, nécessaire à toute prière dans la tradition israélite.

La voix d’Arno Lustiger, l’historien, cousin de l’ancien archevêque de Paris, entonne alors en araméen le kaddish, la prière juive du deuil.

Ce geste traditionnel des familles juives, le cardinal l’avait expressément voulu. « C’est un moment historique », confie à La Croix Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), saluant ce geste inédit à Paris : une prière juive sur le parvis de la cathédrale, pour un cardinal de l’Église romaine, né Aron Lustiger.
 

« Jean-Marie Lustiger a toujours réclamé sa condition de juif » 

« Je suis né juif. J’ai reçu le nom de mon grand-père paternel, Aron. Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les Apôtres » : ces phrases du cardinal formeront bientôt une plaque commémorative installée dans la cathédrale.

Ce kaddish touche aussi Gérard Benkemoun, trésorier de la synagogue de Montreuil, venu comme des milliers d’autres sur le parvis, avec sa femme. « Le cardinal Lustiger venait chaque année à la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, et il disait le kaddish pour sa mère morte en déportation, se souvient-il. Jean-Marie Lustiger a toujours réclamé sa condition de juif. Moi, je suis venu par respect pour lui. Sa vie est étonnante : je peux vous dire qu’il y a trente ans, dans la communauté juive, on ne pensait vraiment pas qu’il irait si haut dans l’Église catholique. »

Et pourtant, vendredi 10 août, ils étaient 16 cardinaux venus du monde entier – dont le cardinal Paul Poupard, représentant personnel de Benoît XVI –, plus de 70 évêques, 500 prêtres dont beaucoup avaient les larmes aux yeux…

Daniel Baranoux, retraité de 72 ans, de la communauté juive de La Varenne-Saint-Hilaire (Val-de-Marne), salue quant à lui une « figure exceptionnelle, un grand artisan de la réconciliation entre chrétiens et juifs ». « Depuis quelques années, j’apprécie l’atmosphère au sein des groupes d’amitiés judéo-chrétiennes dont je fais partie : cette qualité d’ambiance, on la doit en partie au cardinal Lustiger, témoigne-t-il. Je l’ai vu en mars à Sucy-en-Brie, à l’invitation de l’Amitié judéo-chrétienne. Il avait du mal à se déplacer… mais quand il s’est assis et s’est mis à parler, il avait tous ses moyens ! »  

Sarkozy, Fillon, Walesa… 

Après ce cérémonial familial, le cercueil est porté dans la nef, posé à même le sol devant l’autel, face aux nombreuses personnalités politiques, dont le président de la République Nicolas Sarkozy (qui a fait l’aller-retour depuis les États-Unis où il est en vacances), le premier ministre François Fillon et neuf membres du gouvernement, mais aussi l’ancien président polonais Lech Walesa, et face à des dizaines de représentants du monde des arts et de la culture.

« Signes que la place que le cardinal a tenue dans le dernier quart du XXe siècle allait bien au-delà des limites de l’Église », relevait Mgr André Vingt-Trois, archevêque de Paris, au début de l’eucharistie.

Mais dans son homélie, celui qui avait été vicaire du P. Lustiger à Sainte-Jeanne de Chantal, puis son auxiliaire à Paris, a surtout voulu appeler à « une lecture croyante » de la vie du cardinal (Pour lire l’homélie, cliquez ici) : « Pour ceux qui ont eu la chance de l’approcher et de le connaître personnellement, ce n’est ni son intelligence, ni l’acuité de son esprit, ni l’amplitude de sa culture, toutes réelles qu’elles fussent, qui frappaient d’abord, mais plutôt la vigueur et la force de sa foi. Avant tout, il était un croyant. » Un croyant, un passionné qui avait pour mot d’ordre « Rien n’est impossible à Dieu ! » et dont les hardiesses en ont bousculé plus d’un.  

« Il avait du cran, il était courageux, c’était un fonceur » 

C’est peut-être cette audace, ajoutée à la simplicité avec laquelle il abordait les fidèles de son diocèse, qui lui avait gagné l’affection des Parisiens. « Je l’aimais bien. Et pour un chrétien, il avait un propos clair : quand il disait oui, c’était oui, quand il disait non, c’était non », se souvient Françoise, qui travaillait dans une pharmacie fréquentée par le cardinal et se souvient de l’« homme simple » qui venait lui-même chercher ses médicaments. « Il avait du cran, il était courageux, c’était un fonceur. Il s’est engagé à fond. Mais les gens ne le comprenaient pas toujours », reconnaît Marie-Nelly, habituée de Notre-Dame, venue au milieu de la foule « prier pour le cardinal ».

Mgr Lustiger, oui, c’était vraiment « son » évêque : « J’ai fait mon Carême il y a environ trente ans avec son premier livre, ses Sermons d’un curé de Paris. Et de 1980 à 1995, j’écoutais ses homélies du dimanche soir à Notre-Dame, qui m’ont beaucoup marquée. C’était de haute volée », se souvient-elle.

À la fin de la célébration, juste avant que le cardinal soit inhumé dans le caveau des archevêques sous l’autel de la cathédrale, Maurice Druon a résumé d’un trait, au nom de l’Académie française dont Jean-Marie Lustiger était membre, le parcours improbable de ce « frère supérieur », comme il l’a appelé : « Ardent, vigoureux, mobile, multiple, prêchant, écrivant, créateur du message religieux audiovisuel, autoritaire parce que intransigeant sur l’essentiel, ami sans faille aucune de Jean-Paul II qu’il soutint, aida, représenta dans toutes ses entreprises universelles, vous fûtes, Aron Jean-Marie Lustiger, pendant un quart de siècle, une manière de miracle : l’incroyable survenu, l’invraisemblable manifesté, l’impossible existant ; vous fûtes le cardinal juif. » 

 

 

Pierre SCHMIDT et Nicolas SENÈZE


 

Analyse 

L’héritage du cardinal Lustiger 

LE MONDE | 10.08.07 | 10h47  •  Mis à jour le 10.08.07 | 10h50 


Un quart de siècle de « mission » du cardinal Lustiger à la tête du diocèse de Paris a bouleversé l’Eglise de France. Chaque évêque est théoriquement patron de son diocèse et n’a de comptes à rendre qu’au pape. Mais par son tempérament, son autorité intellectuelle, son rayonnement médiatique, Jean-Marie Lustiger, au risque d’agacer beaucoup de monde, s’était posé en véritable patron de la « fille aînée » de l’Eglise. Sa disparition oblige à s’interroger sur son héritage.

 

Il a imposé une triple rupture, théologique, intellectuelle, pédagogique. Il faisait partie de ce petit noyau d’évêques d’envergure internationale promus et protégés par Jean Paul II, à la fois enfants du concile Vatican II (1962-1965), mais réservés devant l’engouement qui l’a suivi, n’en retenant que l’interprétation la moins novatrice, sans frayer pour autant avec les traditionalistes. Ce sont des hommes de gouvernement, portés sur la plus stricte orthodoxie doctrinale, apôtres d’une « nouvelle évangélisation » du monde et d’une réaffirmation d’un catholicisme rêvé comme bastion face à la « dictature du relativisme » (Joseph Ratzinger) et à la laïcisation de la société moderne. 

Pendant vingt-cinq ans, en dépit des résistances, le cardinal Lustiger aura incarné et imposé la ligne d’un catholicisme de conversion et d’affirmation qui puise dans ces « monuments » de la théologie du XXe siècle que furent Henri de Lubac, Hans-Urs von Balthasar, Joseph Ratzinger (devenu Benoît XVI). Un catholicisme qui ne craint pas d’afficher son identité, qui se transmet dans des structures disciplinées de formation de prêtres et de laïcs, prône une annonce directe de la foi, une visibilité de l’institution et du témoignage, un idéal de sainteté cultivé par des habitudes de dévotion à l’ancienne, des pèlerinages et rassemblements fervents. 

Comme Jean Paul II sur le plan mondial, le cardinal Lustiger aura brouillé en France les frontières idéologiques entre catholiques de droite et de gauche, conservateurs et progressistes. Il est libéral et moderne sur la morale sociale, les droits de l’homme, mais raide sur le dogme, l’enseignement, la liturgie. Son catholicisme cherche des cautions à Rome et déteste toute bureaucratie ecclésiastique. Jean-Marie Lustiger était célèbre pour ses imprécations contre les structures jugées trop lourdes de la Conférence des évêques, un clergé fonctionnarisé, des mouvements d’action catholique (Jeunesse étudiante, Jeunesse ouvrière, etc.) jugés dépassés. 

Cette ligne identitaire a rompu avec le catholicisme de l’« enfouissement » qui prévalait en France avant et juste après VaticanII, écartant l’annonce trop explicite de la foi, prônant une évangélisation par milieu social, misant sur des réformes de structures et une décentralisation de l’Eglise, sur des alliances avec les « forces de progrès » (partis, syndicats, associations). Aujourd’hui, la hiérarchie n’a pas surmonté toutes ses divisions, mais le choix des hommes que l’archevêque de Paris a « placés » dans l’épiscopat (un tiers), la transformation opérée en France par les six voyages de Jean PaulII et le poids de la discipline romaine ne laissent aucun doute sur la postérité de la ligne Lustiger. 

La deuxième rupture fut d’ordre intellectuel. Le cardinal Lustiger a renoué avec des milieux et des disciplines réputés éloignés de l’Eglise : l’art, la culture, les sciences humaines, les affaires, la science. Pour les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de 1997 à Paris, il avait créé la surprise en sollicitant des stylistes comme Castelbajac, des architectes comme Portzamparc, Duthilleul, Wilmotte. Il était entouré d’un club de philosophes ou normaliens (Jean-Luc Marion, Jean Duchesne, Rémi Brague, Jean-Robert Armogathe, etc.) qui l’aidaient à se frotter aux débats de la société civile et du gotha intellectuel, à entrer dans d’autres cercles où il rencontrait des Robert Badinter, Jean Daniel, Michel Serres, Philippe Meyer, André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Serge Klarsfeld, etc. Ou des « pointures » aujourd’hui disparues comme Paul Ricœur, Emmanuel Levinas, René Rémond. 

Conscient que le destin de l’homme moderne était de vivre en ville, ce Parisien de naissance était fasciné par les grandes métropoles urbaines, où se jouait, selon lui, l’avenir de la foi chrétienne. Il avait pris acte de l’effondrement de la « civilisation paroissiale » liée à la société rurale et relancé une « évangélisation » des villes. Avec les archevêques de Bruxelles, de Lisbonne, de Vienne, il avait pris l’initiative de campagnes de « mission » dans les capitales européennes. A Paris, à la Toussaint 2004, il avait appelé les catholiques à se rendre, pendant une semaine, dans les « lieux de vie » des Parisiens, cafés, salles de spectacle, hôpitaux, prisons, pour y témoigner de leur foi. Ainsi bousculait-il des habitudes, agaçait-il des confrères évêques plus timorés, repliés sur les réseaux d’Eglise plus classiques. 

Là où il a le plus innové et irrité, c’est en créant ses propres structures de formation et de communication, désavouant de fait celles qui existaient. Il a ouvert des séminairesà Paris, alors que les séminaires interdiocésains se vidaient, mais avec des résultats : un dixième des prêtres ordonnés chaque année en France viennent de son diocèse. De même, Radio Notre-Dame est restée isolée face au réseau national des Radios chrétiennes de France (RCF). La station de télé KTO a été créée en concurrente directe du « Jour du Seigneur » sur la chaîne publique. Le Studium Notre-Dame, troisième faculté de théologie à Paris, a été érigé sans craindre de désavouer le vieil Institut catholique ou le brillant Centre Sèvres des jésuites. 

Le bulldozer Lustiger a défriché, élargi des horizons, ouvert des plaies qui ne sont pas toutes cicatrisées. Il laisse une Eglise de France en plein chantier, où les différences de sensibilité sont plutôt moins tranchées qu’autrefois, mais où la gestion de la pénurie de prêtres et de pratiquants semble avoir stérilisé l’innovation, éteint les voix, comme la sienne, fortes et prophétiques.  Henri Tincq 

 

À propos de kakaluigi

Agé de 66 ans, avec 35 ans passés en Afrique dans la République Démocratique du Congo comme missionnaire. Engagé dans l'évangélisation, le social et l'enseignement aux écoles sécondaires. Responsable de la Pastorale de la Jeunesse, Directeur du Bureau Diocésain pour le Développement (BDD), Directeur d'une Radio Communnautaire et membre du Rateco.

Voir tous les articles de kakaluigi

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez vous Poster un commentaire

carrosserieautopro |
ThinkBlog |
Dipersés... fRaNce aMéRIqUe... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | madame dousse
| Les diplomes du club
| blog de jiji22