MESSAGE DE L’ASSEMBLEE EPISCOPALE PROVINCIALE DE BUKAVU

7 juin 2009

Au fil des jours

 

 SUR LE CONTEXTE SOCIAL ET POLITIQUE A L’EST DE
LA R.D.CONGO 

 

Dieu nous a donné une bonne espérance (cf. 2 Th 2,16)

 

 

 

Préambule 

 

 

Nous, Archevêque et Evêques de l’Assemblée Episcopale Provinciale de Bukavu (ASSEPB), réunis à

la Procure Saint Jean Bosco de Bukavu, du 25 au 30 mai 2009, nous sommes penchés sur certains aspects majeurs de la vie de nos fidèles et de la population entière dont nous avons la charge pastorale. 

                                      

Confiants en notre Dieu qui nous as donné une bonne espérance, soucieux du rétablissement et de la consolidation de la paix indispensable à la reconstruction de l’homme et du pays, nous attirons l’attention de toute
la Communauté nationale et internationale sur la nécessité et l’urgence de prendre à cœur la crise qui perdure dans notre pays. Celle-ci se manifeste, entre autres, par la présence persistante et inquiétante des groupes armés parmi lesquels les FDLR (Forces Démocratiques pour
la Libération du Rwanda) et de différentes milices congolaises non encore intégrées. Ce tableau pourrait se compliquer par l’opération « Kimya II » au Sud Kivu. Du reste, on ne dispose d’aucun élément qui puisse garantir que cette nouvelle opération réussira mieux que l’opération « Umoja wetu » de janvier – février 2009 au Nord Kivu. 

 

En effet, le contexte social, sécuritaire et politique qui prévaut actuellement à l’Est de

la R.D. Congo, le mutisme et la dérobade qu’affiche le pouvoir autour de cette situation, nous interpellent. Bien d’animateurs des institutions de
la République, au lieu de travailler sérieusement pour sécuriser la nation, font souvent montre d’attitudes de nature à distraire la population et à mettre en danger l’avenir de notre pays. 

 

 

I.                   ANALYSE DE
LA SITUATION 

 

 

Depuis 2006, le peuple congolais a fait l’expérience d’élections libres, démocratiques et transparentes qui ont donné lieu à des institutions légitimes. Leurs animateurs ont reçu mandat de rétablir l’autorité de l’Etat sur tout le territoire, et de la renforcer par des mécanismes de bonne gouvernance. Ils ont en outre la mission de conduire la reconstruction du pays tout en sauvegardant sa souveraineté, son intégrité et son indépendance. 

 

A cet effet, des démarches pertinentes ont été entreprises par ces animateurs :
la Conférence de Goma sur la paix, la sécurité et le développement, le Programme Amani, les négociations avec les groupes armés congolais en vue de leur intégration dans l’armée nationale ou de leur démobilisation, le processus de rapatriement volontaire des réfugiés rwandais, le rapprochement diplomatique avec des Etats voisins dont le Rwanda et l’Ouganda, le soutien massif de
la MONUC et du système des Nations Unies. A Rutshuru comme à Masisi, la liberté de circulation a été rétablie et les habitants s’en sont trouvés soulagés pendant un temps. Tout cela a été salué par la population qui espérait enfin retrouver par là une paix durable, dans le respect de la dignité des uns et des autres. 

 

Mais à l’examen des faits sur le terrain, force est de constater que la mise en œuvre des opérations conjointes pour la traque des FDLR et de
la LRA (Lord Resistance Army) entraîne d’énormes conséquences néfastes et suscite des interrogations sur d’éventuels mobiles obscurs qui justifieraient ces opérations risquées dont les résultats sont pourtant aléatoires, ainsi qu’on peut déjà le constater au Nord Kivu. 

 

            Nos inquiétudes portent donc sur la sécurité, la protection sociale, la relance économique et les mécanismes administratifs régissant les populations congolaises. 

 

 

1. Sur le plan sécuritaire 

 

            Dans notre message « Tenez bon dans le Seigneur » du 23 mai 2008, nous avions bel et bien recommandé aux pouvoirs publics d’écarter l’option militaire pour éviter le danger de voir la région de nouveau embrasée par les hostilités dont la population ferait, une fois de plus, les frais. Nous avions écrit : « N’est-il pas moins coûteux, sur le plan humanitaire, d’envisager des solutions à la question des réfugiés rwandais, sur le plan diplomatique, plutôt que sa reconversion en nouveau conflit armé ? » 

 

A quelques jours du lancement de l’opération « Kimya II », nous sommes amenés à envisager certaines conséquences collatérales prévisibles : 

  

·         On voit l’arrivée massive des troupes composées essentiellement d’éléments issus du CNDP et du PARECO. Une telle composition de troupes est pour le moins ambiguë. En effet, l’importance du CNDP et du PARECO semble hypertrophiée par rapport aux autres troupes des FARDC ainsi qu’aux autres groupes armés congolais. Ce déséquilibre peut prolonger ultérieurement des conflits internes dans les rangs de l’armée et dégénérer en une crise plus vaste. 

·         Ces troupes semblent par ailleurs soustraites à l’autorité de la 10ème Région Militaire (Sud – Kivu) ; 

·         La traque des FDLR parait peu maîtrisée et l’attaque s’effectuerait sans distinction entre militaires et civils réfugiés rwandais ; 

·         En lieu et place du démantèlement des groupes armés, des jeunes sont de nouveau recrutés dans nos villages par des milices sans raisons constructives évidentes ; 

·         Les élus, de leur coté, abordent ces questions en ordre dispersé, si bien que leurs dissensions déroutent la population et retardent l’avènement de la paix ; 

·         L’impunité et le disfonctionnement de l’appareil judiciaire encouragent la criminalité et font resurgir la justice populaire. De multiples tracasseries des citoyens se font au vu et au su des parlementaires qui souvent ne disent rien. 

 

Dès lors, des questions se posent : les autorités ont-elles vraiment pris le temps de bien évaluer l’opération « Umoja wetu » ainsi que ses conséquences au Nord Kivu avant d’envisager « Kimya II » et ce que cette opération pourrait avoir comme conséquences, les mêmes causes produisant les mêmes effets ? Quelle attention nos élus ont-ils prêtée à cette quête d’une paix durable ? 

 

Toujours est-il que de tout cela, il découle qu’au fil du temps, l’insécurité perdure  dans les villes, par assassinats, vols, viols et parfois par mutilations, tandis que dans les campagnes règne la désolation : les villages se dépeuplent à la suite de massacres, de pillages des récoltes, d’incendies d’habitations … Nous l’avions déjà dit plus d’une fois : « Si je sors dans la campagne, voici les victimes de l’épée ; si je rentre dans la ville, voici le torturé par la faim ; tant le prophète que le prêtre sillonnent le pays, ils ne comprennent plus » (Jér. 14,18). 

 

Bref, si au Nord – Kivu, et dans une certaine mesure, l’opération « Umoja wetu » a mis fin à une guerre limitée aux fronts bien définis, celle du CNDP, au Sud – Kivu l’opération « Kimya II » s’apparente davantage à une restauration d’une guerre généralisée mais larvée aux fronts diffus. 

 

 

2. Sur le plan socio-économique 

 

            Nous nous réjouissons des efforts qui sont fournis dans la construction et réhabilitation d’écoles, d’hôpitaux et de routes, sans oublier la prise en charge de certains malades et indigents. Les cinq chantiers ont également démarré ça et là, mais quelque peu timidement. Pourrait-on procéder à leur évaluation concrète et systématique ? Le gros de la population attend toujours le ravitaillement en eau potable, la fourniture en électricité, la réhabilitation et le renforcement du système de l’éducation, de la santé, des infrastructures et de l’emploi. 

 

            S’agissant de la protection sociale de la population, nous déplorons : 

 

·         l’occupation ou la destruction de terres appartenant aux populations locales par des envahisseurs étrangers et des usurpateurs locaux occasionnée souvent par une gestion arbitraire de la question foncière de la part des responsables administratifs et coutumiers, de même que des instances judiciaires compétentes ; 

·         le mauvais traitement, en matière salariale, dont sont victimes les subalternes parmi les militaires, les policiers, le personnel médical, les enseignants et d’autres fonctionnaires de l’Etat ; 

·         l’arrêt des travaux de réhabilitation de certaines voies de communication pourtant essentielle à la vie des populations, etc. 

 

Face à cette insuffisance manifeste du sens pratique de l’Etat, nous assistons à l’émergence excessive de certaines ONG dites « humanitaires » dont les interventions ponctuelles et les orientations aléatoires ne répondent pas forcément de manière adéquate aux besoins des populations relevant proprement de la responsabilité de l’Etat. 

 

            De la sorte, la population congolaise a souvent la sensation de n’être pas assez protégée par son Etat. Ce dernier peut bénéficier de la générosité ponctuelle de tiers, mais peut également être à la merci de n’importe quel aventurier en quête de profit ou encore de quelque prédateur rusé. 

 

 

3. Sur le plan politique et administratif 

 

            Nous avons joui quelque temps de la liberté d’expression et de celle de choisir librement les animateurs des institutions à travers les urnes. La démocratie a fait une certaine avancée qu’il faudrait renforcer tout en la disciplinant. Mais sur cette route, nous avons encore affaire à bien des tâtonnements : les élections locales sont encore à organiser, certaines lois constitutionnellement promulguées ne sont toujours pas mises en application telles que celle sur la décentralisation en matière financière et d’autres encore. 

 

Aussi, déplorons-nous dans ce domaine : 

 

§         La léthargie des parlementaires dans les Assemblées, tant provinciales que nationale, ainsi qu’au Sénat, vis-à-vis des problèmes brûlants des populations, l’attention des parlementaires étant centrée sur leurs intérêts particuliers comme on l’a vu dans bien des cas ; 

§         L’achat des consciences, la corruption et le retour à des méthodes autoritaires ; 

§         La faiblesse de l’autorité administrative dans la résolution des problèmes sociaux ; 

§         L’arbitraire des jugements dans nos tribunaux ; 

§         Le trafic d’influence et les complicités qui se font jour dans la gestion de la chose publique et dans le monde médiatique ; 

§         le musellement croissant de la presse et des médias, ainsi que l’intimidation de leurs acteurs ; 

§         la démission de la société civile, les assassinats sans suite judiciaire ; 

§         Enfin et surtout, le recours à des systèmes de négociations sans fin qui hissent continuellement au pouvoir des rebelles et des criminels de guerre. Cette pratique atypique encourage l’institutionnalisation de la rébellion comme mode d’acquisition et de gestion du pouvoir. 

 

 

 

II.                EXHORTATIONS 

 

Face à ce qui précède, à la veille du cinquantenaire de la souveraineté nationale, nous appuyant sur la bonne espérance que Dieu nous a donnée en vue de protéger, accompagner et promouvoir notre jeune démocratie, nous vos pasteurs de l’ASSEPB exhortons : 

 

 

1.     
La Présidence de
la République 

 

a)      à être réellement le garant de la nation par le respect de
la Constitution, le maintien de la souveraineté et de l’intégrité du territoire, la promotion de la démocratie ; 

b)      à veiller à la formation d’une armée réellement républicaine, professionnelle et disciplinée ainsi qu’à sa saine gestion ; 

c)       à veiller à l’égalité des chances et à la dignité pour tous les Congolais ; 

d)      à poursuivre des tractations pour que
la R.D.Congo recouvre rapidement sa souveraineté vis-à-vis des voisins régionaux et de
la Communauté internationale dans le délai le meilleur possible et dans des conditions de dignité nationale. 

 

 

2.      Les parlementaires et les membres du Gouvernement 

 

A s’acquitter convenablement de leur mission première, à veiller au fonctionnement normal de l’Etat, en plaçant l’intérêt général avant leurs intérêts partisans. 

 

 

3.      Les autorités judiciaires 

 

            A ne pas abuser de l’indépendance institutionnelle de la magistrature mais à favoriser la paix, la cohabitation citoyenne par l’équité des jugements et par leur exécution effective. Elles restaureront par là l’honorabilité de leur profession. 

 

 

4.      Les hauts fonctionnaires de la communauté internationale 

 

A favoriser réellement le renforcement de l’autorité de l’Etat de manière à lui permettre d’assumer ses responsabilités institutionnelles, particulièrement à l’Est. 

 

 

5.       Les agents de l’ordre et la hiérarchie militaire   

 

A se comporter, non pas en prédateurs mais en frères vis-à-vis de leurs compatriotes civils qui subissent, comme eux, les mêmes épreuves. 

A s’acquitter courageusement de leur vocation de maintien de la sécurité intérieure du pays et de sa souveraineté au niveau international. 

            De la hiérarchie militaire, nous attendons un sens plus aigu de la justice vis-à-vis de leurs subalternes en leur versant la totalité de leur solde. Car, dans ce domaine, la corruption et l’impunité entraînent l’insuccès sur le théâtre des conflits ainsi que l’humiliation récurrente de toute la nation. 

 

 

6.       Les jeunes  

 

A ne pas céder au désespoir qui les expose à toute sorte de manipulations. Qu’ils saisissent toute occasion pour s’investir de toutes leurs forces et intelligence dans les travaux collectifs de développement et que chacun remplisse ses devoirs d’état. Que les étudiants prennent au sérieux leurs études. Dieu a généreusement doté notre pays d’abondantes ressources ; il nous revient de les faire fructifier et de devenir créateurs d’emploi au lieu de demeurer éternellement demandeurs d’emploi. « Courage, j’ai vaincu le monde », dit le Seigneur. (Jn 16,33). 

 

 

7.       Les chrétiens et les personnes de bonne volonté 

 

A vivre, à l’instar des premiers chrétiens, les vertus chrétiennes de la foi, de l’espérance, de la charité, ainsi que les valeurs humaines de la vérité, de la justice, du sens du bien commun, de la solidarité et du respect de la parole donnée. La reconstruction de la personne humaine en dépend. Celle-ci est une condition indispensable à la reconstruction du pays. 

 


 

III. CONCLUSION 

 

            Il ressort de cet ensemble que la crise est réelle. Il y a du chemin parcouru mais bien d’inconnues risquent encore d’hypothéquer notre avenir. Nous sommes appelés à être optimistes mais réalistes, à être engagés chacun où il est pour bâtir la paix et la stabilité dans l’amour de Dieu et du prochain. Nous avons certes fait des élections et délégué le pouvoir à nos élus mais nous avons le droit et le devoir de les évaluer régulièrement pour les aider à mieux travailler avec nous et pour nous. Nous ne pourrons projeter correctement notre avenir qu’en regardant notre passé et en analysant lucidement notre présent, tout en faisant confiance à Dieu qui est le maître de l’histoire. 

 

            Nous implorons sur tous le don de l’Esprit qui conduira la nation congolaise à vivre comme une seule et même famille où le bien commun passe avant tout. 

 

« Que le Seigneur de la paix vous donne lui-même la paix en tout temps et de toute manière » (2 Th 3,16) 

 

Que Marie, Notre Dame de la paix intercède pour nous auprès de son Fils Jésus Christ 

 

 

Fait à Bukavu, le 29 mai 2009 

 

 

Son Excellence Mgr François Xavier MAROY, Archevêque de Bukavu et Administrateur apostolique du diocèse d’Uvira 

 

 

 

Son Excellence Mgr Faustin NGABU, Evêque de Goma 

 

 

 

Son Excellence Mgr Théophile KABOY, Evêque coadjuteur de Goma 

 

 

 

Son Excellence Mgr Melchisédech SIKULI, Evêque de Butembo-Beni 

 

 

 

Son Excellence Mgr Willy NGUMBI, Evêque de Kindu. 

 

 

À propos de kakaluigi

Agé de 66 ans, avec 35 ans passés en Afrique dans la République Démocratique du Congo comme missionnaire. Engagé dans l'évangélisation, le social et l'enseignement aux écoles sécondaires. Responsable de la Pastorale de la Jeunesse, Directeur du Bureau Diocésain pour le Développement (BDD), Directeur d'une Radio Communnautaire et membre du Rateco.

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