TERRITOIRE DE MWENGA (R.D.CONGO): ENCORE GUERRE?

7 juin 2009

Actualités

 

 Inquiétudes et souffrances de la population 

 

Dans le territoire de Mwenga, au Sud-Kivu, en République Démocratique du Congo, de même que dans d’autres territoires, tout est en train d’être disposé en vue du déclenchement de l’opération « Kimya II », pour « traquer les FDLR », les réfugiés Hutu en vue de les contraindre à rentrer chez eux. Un citoyen de ce territoire nous rapporte la situation et l’avis de la population.

 

 

L’opération se prépare 

Depuis mi-mai 2009, plusieurs camions de militaires FARDC[1] avec leurs familles sont descendus dans le territoire de Mwenga en provenance de Bukavu. Il s’agit des environ 800 hommes de la 14e Brigade. A la population étonnée, le Chef de poste a expliqué qu’ils venaient traquer les Hutu, dans le cadre de l’opération « Kimya II ». Les militaires de la 3e Brigade, précédemment stationnés à Kamituga, leur ont laissé la place[2], en descendant vers Kitutu. Ces derniers sont chargés de la zone entre Luliba et Lwino, à la limite du territoire de Shabunda, alors que la 14e brigade est chargé de la zone entre Kilungutwe et Luliba, à la périphérie de Kamituga.. 

Les anciens Mayi-Mayi[3], intégrés aux militaires FARDC, se montrent méfiants vis-à-vis de cette opération, chapeautée à leur avis par les militaires du CNDP[4]. Ils pensent que c’est l’affaire de certains politiciens qui ont vendu le pays. C’est ainsi qu’ils ont commencé à prédisposer leurs fétiches, en vue de se préparer à un éventuel combat contre ces FARDC mélangées aux militaires rwandais. 

 

La présence des Hutu[5] dans le territoire de Mwenga 

Les Hutu sont installés à plusieurs endroits du territoire de Mwenga. Souvent, ils ont marié des filles de chez nous, parfois en versant la dot et parfois en les prenant en concubinage, mais dans la grande majorité des cas avec leur consentement[6]. Le Commandant de l’opération, Bruno Mandevu, a déclaré que ces femmes doivent rester au Congo, mais le mari et les enfants doivent rentrer au Rwanda, car ces derniers risquent de devenir un jour des ennemis des Congolais. Leurs mères toutefois ne veulent pas se séparer d’eux. 

Les Hutu affichent des attitudes différentes vis-à-vis de la population, selon les endroits. Quelque part, ils cohabitent pacifiquement avec elle : ils s’occupent de leurs champs et de l’élevage de porcs, chèvres et poules et acheminent leurs produits aux marchés, toujours armés de leur fusil. Quelque part, ils érigent des barrières, en exigeant des passants 100 ou 200 francs congolais[7]. Quelque part encore, par exemple à Kakanga et Isopo, ils sont comme des militaires d’un Etat autonome. Ils assurent la sécurité de leurs frères et de la population et gardent les gisements miniers d’or ou de cassitérite. 

Le « puits », c’est-à-dire le lieu d’extraction des minerais, est géré par son propriétaire, normalement un congolais, qu’on appelle « PDG » : c’est lui qui engage, cherche les outils et la nourriture nécessaires aux creuseurs et c’est à lui qu’est remis le minerai extrait. Il en garde une bonne partie pour lui-même et divise le reste entre les Hutu qui assurent la sécurité de la colline, entre les « supporteurs », qui ont avancé leur argent pour les dépenses nécessaires, et donne enfin une petite partie aux mineurs.   

Voici les lieux gérés par les Hutu, en territoire de Mwenga : 

-         le groupement de Balobola : Ngando (chef-lieu)[8] ; 

-         le groupement de Bizalugulu : Kakanga (chef-lieu) et Kigalama ; 

-         le groupement de Bashimwenda Mayu : Isopo (chef-lieu), Kagulu, Butezi ; 

-         le groupement de Batumba : Kitamba (chef-lieu), dans la  collectivité et la chefferie de Lwindi ; 

-         le groupement de Bashimwenda Iyôó : Bisembe-Mulombozi (chef-lieu)[9] ; 

-         le groupement Buse, avec Kalumba  comme chef-lieu ; mais les FDLR opèrent à Musiseme / Mboza et Bugumbu. 

A Bashimwenda, il y a l’or, et à Kakanga et Bugumbu la cassitérite. Dans la forêt de Mulambozi se trouvent beaucoup d’animaux sauvages[10], que les Hutu chassent, en vendant leur gibier aux marchés, malgré l’interdiction de chasse. A Itombwe, les Babembe, armés, gèrent eux-mêmes leur collectivité et les Hutu n’y peuvent rien. 

Parmi les Hutu les plus âgés il y a des ex-FAR[11], qui vivent pacifiquement avec la population, et les Interahamwe, qui ont tué à la machette lors du génocide, et qui restent encore des bandits. Et il y a toute une population, jeune en particulier, qui n’a rien à voir avec les événements de 1994. Là où résident les autorités des Hutu, la population n’est pas menacée ; mais des groupes éloignés de leurs chefs se comportent en bandits. C’est ainsi qu’à Musiseme, les passants sont pillés, de même que les champs des paysans. 

 

Exactions et fuite des populations 

La préparation de l’opération « Kimya II » a suscité des comportements plus agressifs dans les Hutu. Dans la nuit de samedi 31 mai au matin du 1er juin 2009, à Mwenga centre, Kasika et Kilungutwe, des FDLR ont attaqué, pillé et incendié les magasins se trouvant sur la route et ont tenté de détruire le pont sur l’Ulindi, pour empêcher l’arrivée d’autres troupes. Le pillage peut être une réaction face aux nouvelles dispositions militaires. Jusque là, en effet, les Hutu parcouraient, toujours armés, cette route pour aller vendre leurs produits aux marchés de Mwenga, Kalambi, Kasika, Kilungutwe et Burhinyi ; mais le nouveau Commandant des FARDC a déclaré que tout Hutu parcourant cette route sera saisi et remis à la Monuc pour son rapatriement. 

A Kasilembo, il y a une dizaine de jours, des Hutu ont tué un homme, grand frère de l’officier des FARDC Dumon. Dans ces jours, au village de Kimali, les Hutu ont emporté vers une localité inconnue Mr. Shungika, grand frère du Chef de Groupement des Bashimwenda, parce que son petit frère, le Chef de groupement avait fui[12]. L’homme a heureusement pu se libérer et arriver à Mwenga. Jeudi le 4 juin 2009, à 14h00, les Hutu ont envahi le village de Munimba, entre Kamituga et Mwenga et après avoir pillé ont emporté quatre ou cinq familles. 

Les habitants d’Isopo, Kigalama, Mulombozi et Ngando son contraints d’abandonner leurs propres maisons, car le commandant des FARDC, congolais, a déclaré que toute personne se trouvant au village où se feront les opérations, sera accusé de collaboration avec les Hutu. Les déplacés se comptent désormais à deux mille. Et l’opération n’a pas encore commencé ! 

 

La population n’est pas d’accord avec l’opération « Kimya II » 

La population du territoire de Mwenga n’est pas d’accord sur la méthode choisie pour rapatrier les Hutu. Même s’il est vrai que ces derniers ne sont pas nombreux et qu’ils n’ont pas de bases-arrière pour leur ravitaillement, ils sont toutefois habitués au maquis et connaissent la forêt mieux que nos militaires. D’ailleurs, comment les militaires FARDC pourraient-ils agir avec détermination, alors que leur solde est toujours rabaissée par la corruption de cadres supérieurs et parfois impayé, et qu’ils vont au front avec femmes et enfants et bagages ? 

La population craint que, quand les FARDC auront poursuivi les Hutu dans la forêt, elle subira les représailles de ces derniers. Elle craint aussi les conséquences de l’opération : les déplacements de groupes d’habitants, le retour à l’enclavement; la surpopulation des cités de Kamituga et de Mwenga; l’augmentation des prix[13], la diffusion d’épidémies. Jusqu’ici les gens entraient dans la forêt pour couper des arbres et fabriquer des braises ou des planches, ou bien pour chercher les lianes (kekele), mais si l’opération se déclenche, ils ne pourront plus le faire. Le lent travail de reconstruction, qui a porté Kamituga à se doter d’un hôpital moderne, risque d’être annulé par de nouveaux dégâts de guerre. 

Les agriculteurs Hutu disent qu’ils ne rentreront pas au Rwanda, car ils ont trouvé une terre fertile et inexploitée au Congo[14]. D’autres affirment qu’ils ne peuvent pas rentrer au Rwanda tant qu’y dure l’actuelle situation et préfèrent mourir au Congo. Ils souhaitent le jugement de ceux qui ont déclenché le génocide par des années de guerre et enfin par la destruction de l’avion présidentiel, et qui sont actuellement au pouvoir. Ils demandent que, comme d’autres pays de la Région l’ont fait, le Rwanda aussi ouvre un véritable dialogue interrwandais. 

La population du territoire de Mwenga pense qu’il revient à la Communauté internationale, et la France en particulier, qui, en 1994, ont permis l’entrée au Congo de plus d’un million de Hutu en provenance du Rwanda, de les faire rentrer chez eux, en trouvant une solution diplomatique et non militaire. 

 

Fait dans le Territoire de Mwenga, le 5 juin 2009. 

 

MUSEMAKWELI Amos, 

habitant du territoire de Mwenga 




[1] Armée nationale congolaise. 

[2] Le camp militaire n’a toutefois pas suffi à loger les militaires nouvellement arrivés à Kamituga, et plusieurs parmi eux logent dans les maisons des civils de la cité. 

[3] Résistants populaires à l’occupation du pays. 

[4] Le CNDP est l’ancien parti-armée filo-rwandais de Laurent Nkunda, hâtivement intégré aux FARDC. Les Mayi-Mayi se considèrent aussi marginalisés par rapport aux avantages accordés à ce mouvement par le gouvernement congolais. 

[5] On appelle « Hutu » dans ce texte les réfugiés Hutu rwandais armés et civils confondus, présents sur le territoire en général depuis 1994. Les FDLR sont l’une de leurs organisations politico-militaires. 

[6] Certaines familles de ces filles ont refusé la dot, mais la fille est quand-même partie chez son fiancé. 

[7] Environ un huitième ou un quatrième de dollar. 

[8] En cette localité se trouve le quartier général des Hutu de Kakanga et d’Isopo, appelé « Bisangani », dont le responsable est le Cmdt. Bonheur. Là ils jugent aussi bien des Hutu contre lesquels la population porte plainte, que des Congolais. Selon la gravité de la faute, les Hutu sont frappés ou tués. Quant aux Congolais considérés coupables, ils sont frappés d’amende, battus, mis sous un bas lit et arrosés d’eau. Un homme s’étend sur le lit et les écrase de son poids, tant qu’ils n’acceptent pas de payer. 

[9] Ngando, Isopo, Kakanga, Lwindi se trouvent dans la partie nord du territoire de Mwenga ; Batumba, c’est-à-dire Kitamba, à l’Est ; Mulombozi, au Sud. 

[10] Antilopes, porcs-épics, singes ; ont fait leur réapparition les gorilles ainsi que les léopards. 

[11] L’armée de l’ancien régime du Président Juvénal Habyarimana, assassiné en 1994. 

[12] Si le Chef de groupement fuit, la population aussi prend fuite ; en effet une partie de la population de ce groupement a fui ; or, ces Hutu ne veulent pas rester seuls face aux attaques. 

[13] Dû au fait que l’insécurité sur la route Kilungutwe-Kamituga sera totale et les camions y passeront difficilement et que les habitants de l’intérieur, qui auparavant nourrissaient les cités, viendront y chercher refuge. 

[14] Ce sont surtout eux, en effet, surtout ceux qui se sont établis à Kitamba et Mulombozi, qui fournissent de haricots les marches du territoire de Mwenga. 

À propos de kakaluigi

Agé de 66 ans, avec 35 ans passés en Afrique dans la République Démocratique du Congo comme missionnaire. Engagé dans l'évangélisation, le social et l'enseignement aux écoles sécondaires. Responsable de la Pastorale de la Jeunesse, Directeur du Bureau Diocésain pour le Développement (BDD), Directeur d'une Radio Communnautaire et membre du Rateco.

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