HomélieQuel étrange dialogue que ce dialogue entre Jésus et Pilate ! Le malentendu persiste entre Jésus et ses interlocuteurs qui ne parviennent pas à lever le nez de leurs réalités terrestres pour regarder l’horizon. Jésus et ceux qui se trouvent face à lui dans l’évangile de Jean ne parlent pas le même langage et ne parviennent pas à communiquer. Quand Jésus parle de l’Esprit, ils demeurent, eux, dans la chair. Il en fut ainsi de Nicodème qui ne saisissait pas le sens de la naissance d’en haut… Il en fut ainsi de la femme de Samarie qui ne cherchait qu’une eau susceptible d’apaiser la soif de son corps… Il en est ainsi de Pilate…
Il est donc question de roi mais Jésus n’entend pas ce terme au sens terrestre et c’est ainsi qu’il déclare que sa royauté n’est pas de ce monde. Il est le roi qui a lavé les pieds de ses disciples à l’issue du dernier repas. Il est le roi qui a pour trône la croix, comme sceptre un roseau et dont la couronne est faite d’épines. Jésus n’est pas un roi dans la série des rois et des puissants de ce monde. Jésus n’est pas un de plus dans cette longue série. Il n’exerce pas un pouvoir partiel et donc partial dans l’espace et le temps. Il ne défend pas un point de vue contre un autre, une idéologie contre une autre. L’équilibre de ce monde se fait bien souvent par la dissuasion. Un pouvoir se heurte à un autre pouvoir dans un équilibre précaire. Tapi dans l’ombre, chacun attend de devenir plus fort pour s’étendre et s’imposer. Quand les pouvoirs sont équivalents, le statu quo s’instaure et se maintient et c’est cela que l’on appelle la paix… La paix qui vient de ce monde est bâtie sur les dépouilles des vaincus. La paix qui vient de ce monde se maintient par la peur. Le pouvoir est facilement corrupteur sur cette terre quand ceux qui le détiennent l’absolutisent, quand ils entendent imposer leur vue comme unique vue, quand ils entendent faire de leur vérité LA vérité, quand ils entendent au final prendre la place du Christ, le seul susceptible de témoigner de la vérité qu’il est lui-même.
C’est parce qu’il est la vérité que le Christ est roi et qu’il est roi de l’univers. Il embrasse tout d’une étreinte d’amour absolu. Il embrasse le temps puisqu’il est l’alpha et l’oméga, celui qui est, qui était et qui vient, nous rappelle l’Apocalypse de saint Jean. Il embrasse l’espace puisqu’il est vrai Dieu et vrai homme. Il n’a pas d’adversaire contre lequel opposer son pouvoir puisque son unique adversaire est l’absence de bien, l’absence d’amour, l’absence de lumière. Il n’a plus d’adversaire puisque le combat a déjà été mené une fois pour toutes. Il est le roi incontesté et incontestable.
La domination du Christ n’est donc pas comparable avec une quelconque domination subie sur cette terre. La domination du Christ est une domination de douceur et d’harmonie puisqu’il embrasse tout d’une étreinte d’amour absolu, puisqu’il rassemble toutes choses dans ses bras étendus. C’est cette fenêtre que nous ouvre ce dimanche du Christ, Roi de l’univers, une fenêtre qui nous fait contempler le monde enfin réconcilié dans les bras du Christ, un monde enfin beau, sorti des douleurs de l’enfantement.
Tout ceci est beau, certes, mais, me direz-vous : Qu’est-ce que cela change pour aujourd’hui ? Est-ce que cette douce vision n’est faite que pour distraire d’une existence moins idéale ? Reconnaître que le Christ est roi en plénitude, qu’il est la vérité que personne ne possède fait du chrétien un simple intendant, un gestionnaire qui exerce une tâche partielle et un pouvoir partiel. Il n’est en aucun cas propriétaire et n’œuvre pas par esprit de concurrence, voulant opposer son pouvoir à celui d’un autre puisque ce pouvoir n’est précisément pas le sien. L’Eglise n’a qu’un seul chef, une seule tête, qui est le Christ. Il est la vérité étincelante que nos yeux humains ne peuvent saisir totalement comme toutes les facettes d’un diamant ne sont pas saisissables d’un seul regard. Je ne possède donc pas la vérité. Je ne suis pas moi seul dans le vrai contre les autres qui sont dans l’erreur. Il y a plusieurs facettes à la vérité et plusieurs peuvent la contempler sans en saisir les mêmes. Il y a donc plusieurs biens possibles, plusieurs façons d’être dans la vérité. Nos frères chrétiens nous sont donc complémentaires et c’est à plusieurs que l’on a raison.
Si le Christ est Roi de l’univers, l’Eglise n’est pas son Royaume ! Elle n’en est qu’une anticipation, qu’une image bien fragile et imparfaite. Elle rassemble déjà la diversité car appartenir à l’Eglise, ce n’est pas appartenir à une soi-disant race, à un peuple précis. Appartenir à l’Eglise, ce n’est pas parler la même langue mais c’est se comprendre et se rejoindre dans ses différences dans le mouvement d’une Pentecôte qui se prolonge. L’Eglise est le vaste rassemblement qui transcende l’espace et le temps. L’Eglise est cette fenêtre ouverte en ce monde vers le terme, vers le sens. Il nous appartient de ne pas rendre opaque cette fenêtre par notre intolérance et par notre fermeture à l’autre. Il nous appartient de ne pas rendre opaque cette fenêtre en cherchant à passer du statut d’intendant à celui de roitelet, à jouer les usurpateurs, à s’entourer de sa cour, à devenir le point de mire alors que nous sommes supposés tendre notre index, tel Jean-Baptiste, en direction de celui qui est le roi véritable. Il nous appartient de ne pas rendre opaque cette fenêtre en ayant le souci constant d’œuvrer à plusieurs et de concert. Il nous appartient de ne pas rendre opaque cette fenêtre en maintenant des frontières floues et poreuses entre notre Eglise et ce monde, en supprimant celles qui existent encore au sein même de notre Eglise. Le Christ est un roi qui embrasse et rassemble, qui unit et réconcilie tout dans le monde à venir, dans un univers en plénitude où il n’y a plus de frontières, de barrières et de murs, dans un univers qui donne sens à la différence. Le Christ est un roi qui ne fait des conquêtes qu’au sens amoureux du terme. Le Christ est un roi qui embrasse… embrassons avec lui…










22 novembre 2009
Au fil des jours