La « congolité » est une sorte de fantôme qui hante les coulisses de la vie politique congolaise, toujours prêt à faire son apparition où et quand on l’attend le moins. On voit facilement partout de faux Congolais, en particulier, des Rwandais tutsi déguisés en Congolais… Ne devrait-on pas se demander pourquoi il en est ainsi ?
En effet, le fait qu’une question reçoive une multitude de réponses qui sont fausses ou mauvaises, ne signifie pas, en soi, que la question elle-même soit fausse ou erronée ou, même, posée avec de mauvaises intentions. Une mauvaise solution ne signifie pas que l’on a posé un faux problème. Si l’on posait, vers 1950, la question de l’existence, parmi les Belges, d’une identité flamande et d’une identité wallonne, l’on récoltait au mieux un haussement d’épaules, au pire une accusation d’incivisme. Et pourtant…
Il me paraît que, lorsque l’on prétend commenter leur vie politique, le minimum de politesse que l’on doit aux Congolais est de ne pas écarter comme inexistante une question qui les préoccupe.
Les débats qui entourent toutes les élections congolaises, disions-nous donc, ont une étrange tendance à se concentrer sur une seule question : celle de la « congolité ».
Bien sûr, si la démocratie est le gouvernement pour le peuple et par le peuple, ou du moins par délégation reçue du peuple, il est légitime que ce peuple désire avoir pour élus, représentants et délégués des gens en qui il peut se reconnaître, qui soient suffisamment proches de lui pour qu’il suppose qu’ils partagent ses désirs, ses espoirs et ses aspirations. Il est donc logique qu’il cherche cette sorte de convergence, par exemple dans la proximité du sang. Il y a une certaine logique, même dans le tribalisme : « A qui me fierais-je, sinon à mon frère ? »
Oui, mais !
Ne dit-on pas aussi : « On n’est jamais aussi bien trahi que par les siens » ou « On choisit ses amis. Ses frères, on les subit ». Les haines et disputes de famille ne sont-elles pas l’exemple même de ces rancœurs recuites qui peuvent durer indéfiniment ? On se brouille à mort et à jamais, à propos de deux vases et d’une pendule, à l’occasion du décès d’un parent, dont il faut partager les dépouilles…
A propos de dépouilles, il est tout de même singulier d’entendre tellement parler de la généalogie des candidats, de la « nationalité douteuse » de tel de leurs ascendants, bientôt sans doute du tempérament léger de leur grand-mère vraiment trop hospitalière… Pour finir, à éplucher la généalogie de chacun avec la subtilité d’une assemblée de rabbins commentant la Torah, on en perd de vue des détails mineurs, tel que de remarquer que bon nombre d’entre eux sont de grasses sangsues attachées aux plus riches veines (des veines de minerais !) du Congo, ou la question de savoir s’ils ont un projet de société, de développement, pour leur pays.
Bon ! Il et question d’élections. Cela ne grandit pas les gens qui s’occupent de politique, mais enfin, il faut le reconnaître : à l’approche d’une élection, on se montre rarement regardant quant aux affirmations, bruits ou ragots dont on pourrait se servir contre ses adversaires. La tendance dominante est plutôt à faire flèche de tout bois, et cela est fort loin d’être particulier au Congo.
Dès que l’on examine de plus près ce fagot de bois dont on peut faire des flèches, on s’aperçoit que la « congolité » est un nom sous lequel on regroupe plusieurs ordre différents de questions, à savoir :
1. le « flou artistique » qui entoure la personne de Joseph Kabila ;
2. un certain décalque de « l’ivoirité », qui n’est pas sans ressemblance avec des faits congolais, encore que ceux-ci ne soient pas en général classés sous le nom de « congolité » ;
3. les problèmes découlant de la double nationalité de certains Congolais de la diaspora ;
4. des questions qui découlent de la non-assimilation des populations d’origine rwandaise.
Qui êtes-vous, Monsieur le Président ?
La « congolité » au premier sens du terme était, il faut bien le dire, basée sur un canevas un peu simpliste. Il s’agissait alors des faux Congolais qui n’étaient pas des vrais Congolais vraiment du Congo… Le regard sourcilleux des fins limiers en « congolité » se braquait alors avec une acuité particulière sur la frontière Est. Le faux Congolais qui aurait voulu (mais en vain, le traître, car on le guettait et on l’avait vu !) passer pour un Congolais, vraiment vrai Congolais du Congo était de préférence Rwandais. Il a quelque chose de Tutsi dans la narine, ou d’interlacustre dans le tibia. Ce « faux congolais » là se reconnaissait surtout à ce qu’il avait d’inconnaissable. Le flou de sa biographie, le brouillard qui planait sur certains épisodes de son CV le désignaient à l’attention. Il était rarement le fils de son père et, au fond, quant à sa mère même, on n’était pas trop sûr. Peut-être que ça vous fait penser à… Chut ! Je n’ai cité personne, mais suivez mon regard…
Ce flou, principe indispensable à l’action, était d’ailleurs un élément si important que sans lui, un Congolais totalement ou partiellement faux passait avec aisance pour un Congolais vraiment Congolais du Congo. Quelques litres de sang portugais, une ascendance belgo-polonaise remuée de burundais, mais connus de tous, n’empêchaient pas d’être un Congolais vraiment Congolais du Congo. Le flou, tout était là !
Pour vous dire mon avis sans ambages, j’avais alors l’impression nette que quelqu’un était visé… (Vous suivez toujours mon regard ? Bon !)
Le « flou artistique » qui entoure la biographie de JK POURRAIT s’expliquer par les nécessités de la clandestinité où vivaient les siens jusqu’en 1996. Il POURRAIT aussi être signe de « choses à cacher »… Allez savoir ! Il devait en tous cas s’attendre à ce qu’on s’en serve contre lui.
Mais pourquoi, de toutes les branches qui traînent, ne ramasse-t-on que celle-là pour en faire une flèche ?
Evidemment, les services de propagande de JK répondront, la main sur le cœur, que si l’on colporte de tels bruits, c’est parce que si l’on ne recourait pas à ces ragots, on serait bien en mal de critiquer leur candidat. Que dire de son physique. Il est joli garçon, bien propre et bien coiffé. Il a de la tenue et ses cravates sont d’un goût parfait. De sa vie privée ? Elle est, somme toute, présentable. De ses capacités ? C’est un aigle ! De son bilan ? Il est parfait ! Et voilà pourquoi des adversaires de mauvaise foi usent de manœuvres basses et dégoûtantes…
Ouais ! Est-ce bien tout ? N’y aurait-il pas autre chose ?
La politique a ceci de commun avec le judo : elle comporte l’art de savoir tomber. Observez, par exemple, les gouvernements belges. Ils tombent, de préférence, sur des incidents communautaires. Quand bien même le désaccord qui mine la coalition concerne le social, on s’arrange pour « chuter » sur l’une ou l’autre incongruité dans les Fourons ou les communes à facilité. Attribuer la chose à un raidissement, au « trop is te veel », c’est être sûr d’être approuvé par la majorité dans les deux parties du pays !
On pourrait bien soupçonner quelque chose de ce genre derrière cette obsession de la « congolité » ! Car enfin, soyons clair, on ne manquera pas de raisons d’adresser les reproches les plus fondés à tous les candidats quant à leurs actes durant la dernière législature, la Transition, le cirque de la CNS ou le temps de la dictature « pure et dure » de Mobutu !Or, ces faits-là (et non la « congolité » plus ou moins garantie de tel ou tel dirigeant) resteront dans l’histoire comme leurs grandes fautes, et la contribution à la Grande Misère du Congo de TOUS les acteurs de ce processus.
Bref, on préfère taire ces faits gênants, à la fois parce que tout le monde y a participé, que personne n’en a demandé la fin et qu’on espère bien continuer dans la même voie. Tant pis pour le petit peuple ! Il faut être prudent quand même, et ne pas lancer contre ses adversaires de critiques qui pourraient faire « boomerang » et vous revenir en pleine figure. Voilà pourquoi il vaut mieux taire sa politique, s’en prendre à son teint ou à son angle facial et crier : « Il n’est pas Congolais ! ».
Mais, comme au Congo rien n’est simple, on a encore une fois emboîtées les unes dans les autres plusieurs questions différentes que l’on a ensuite allègrement confondues, à savoir :
- Joseph Kabila est-il le fils, selon la chair, de Laurent Kabila ?
- JK a-t-il légalement droit – quel que soit son père – à la carte d’identité congolaise qu’il a en poche ?
- Etait-il éligible quand il s’est présenté aux Présidentielles de 2006 ?
- JK fait-il, au-delà des paperasses administratives, intimement et viscéralement partie du peuple congolais.
La dernière question est la plus rarement posée, sans doute pour la simple raison qu’elle est sans répercussion directe et immédiate sur l’éligibilité de Kabila. C’est pourtant la seule véritablement importante et elle pourrait donner la clé de beaucoup d’incompréhensions. Car à cette question, la réponse est clairement et distinctement « Non ». JK ne fait pas intimement et viscéralement partie du peuple congolais. Tout simplement parce qu’un homme qui à l’âge le plus tendre a été emmené hors de son pays, a été entièrement élevé à l’étranger et n’est ensuite revenu qu’à vingt-cinq ans, ne peut avoir avec un peuple les affinités qui découlent d’avoir vécu pendant des années dans son sein. Comme dit une chanson, être d’un pays, c’est avoir « dans le cœur une ville ou un village, où on pourrait trouver son chemin dans le noir ». Faute de cela, un homme peut avoir une appartenance administrative à cette nationalité, mais il n’a pas cette proximité où un peuple peut se reconnaître, se sentir suffisamment proche de lui pour qu’il suppose qu’il partage ses désirs, ses espoirs et ses aspirations, sentir cette convergence, plus importante encore que la proximité du sang. En ce sens, JK est tout simplement un apatride.
Autre question : son lien de filiation avec Laurent Désiré Kabila. Et itérative bizarrerie : on n’a jamais pris en compte le témoignage involontairement donné par l’un des principaux intéressés : Mzee Kabila lui-même. On voit arriver dans son sillage un jeune homme qui ne distingue ni par des dons particuliers, ni par des exploits héroïques. Néanmoins, ce jeune homme se voit « bombardé » général en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Et ceci alors que l’on se trouvait à la fin d’une campagne militaire et qu’il y avait sûrement beaucoup d’officiers subalternes qui auraient pu faire valoir des titres plus sérieux à obtenir cet avancement. Ajoutons qu’une faiblesse bien connue de Laurent Kabila était son sens trop aigu de la famille. Le maintien à d’importants postes à responsabilités d’un trublion gaffeur comme Gaëtan Kakudji ne s’explique pas autrement. L’avancement ultra-rapide et sans justification de Joseph Kabila montre donc que Laurent Kabila avait pour lui une générosité et une indulgence qui prouvent en tous cas qu’il l’aimait et créent à tout le moins une présomption de parenté par le sang.
Certes, il y a d’inquiétants indices dans l’autre sens, dont certains dus à l’intéressé lui-même, dont le moindre n’est pas la réticence de Kabila lui-même à parler de son passé ou à répondre réellement aux questions (on avait suggéré un test ADN, il a répondu « par la bande » en se mariant, …ce qui amenait la publication des bans, mentionnant sa généalogie officielle, qui pourrait être apocryphe). Malheureusement, se adversaires sont au moins aussi incohérents que lui. Ils ont commencé par critiquer la succession « de père en fils » (et ils y reviennent à l’occasion). Ils n’ont jamais remis en cause la « congolité » de Jaynet Kabila, présentée comme sa sœur jumelle. Ils ont annoncé plusieurs versions divergentes de la « véritable identité » de Kabila, avant de s’arrêter à celle qui les arrangeait le mieux : « Hippolyte Kanambe, Rwandais »[1].
En fait, tout un pan de la question « congolité » n’est rien d’autre qu’une tentative pour remettre en cause l’éligibilité de Kabila, donc son élection, la légitimité de son pouvoir, partant, celle du gouvernement… C’est un véritable « jeu de dominos » qui finirait par entraîner tout l’édifice des institutions. Cela permet de plus de faire de la lecture de l’actualité congolaise une sorte de James Bond, avec un agent rwandais infiltré au plus haut niveau de l’état.
Cette approche des choses avait peut-être un sens avant l’élection présidentielle ou juste après le scrutin, dans la mesure où l’on pouvait toujours imaginer que l’un ou l’autre instance chargée de l’enregistrement des candidats, de la validation des élections, etc… pourrait être sensible aux arguments[2] mettant en cause l’éligibilité de JK et bloquerait sa candidature ou invaliderait son élection. Comme cela ne s’est pas produit, on a bien dû se résigner à l’avoir pour président jusqu’en 2011, quitte à pester contre « Hyppolite Kanambe » sur l’Internet congolais.
Ce mandat lui a permis de donner la pleine mesure de ses faiblesses, de ses incapacités et de ses incompétences. Pourquoi s’occuper encore de sa congolité, quand le bilan avec lequel il devra se présenter devant ses électeurs est le chef d’œuvre absolu du nul et du négatif ? Faire encore du battage autour de « Kanambe, le Rwandais », c’est poser que, s’il était congolais, il pourrait être acceptable. Or, ce que les années écoulées ont largement prouvé, c’est que Joseph Kabila, même s’il prouvait surabondamment qu’il est Congolais, vrai de vrai Congolais vraiment du Congo, ne doit pas être réélu, même si la place lui plaît bien !
Si un étranger, voire un apatride à l’origine floue, amené au pouvoir par les circonstances, y donnait les preuves de capacités supérieures et d’un dévouement sincère au pays dont peut-être il n’était pas au départ vraiment citoyen, on aurait toutes les raisons de la garder. Mieux, on ne poserait même pas la question superflue de sa nationalité. Mais si par contre, un Congolais indiscutable se montre incapable d’avoir une autre ligne politique que celle du « chien crevé au fil de l’eau », il est urgent de s’en débarrasser.
Un décalque de « l’ivoirité » ?
Sur base d’une concordance de dates[3], les Congolais qui rejettent comme artificiel le thème de la « congolité » avancent qu’il s’agirait là d’une importation pure et simple. Ce serait un décalque de la notion d’ivoirité qui a fait de considérables ravages en Côte d’Ivoire en 2002 et les années suivantes.
Il faut donc examiner si les situations se ressemblent. La population ivoirienne se monte à plus de 20 millions d’habitants et est multiethnique.
au nord, le groupe voltaïque (Gur) ou sénoufo, 13 % de la population ;
au nord-ouest, le groupe mandé du Nord ou malinke, 12,2 % de la population ;
à l’ouest, le groupe mandé du Sud, 7,4 % ;
au sud-ouest et au centre-ouest, le groupe krou, 9,4 % de la population ;
au centre et à l’est, le groupe akan, 31,1 % de la population.
Composée d’une forte proportion de jeunes (en 1998 les jeunes de moins de 15 ans représentaient 43% de la population totale, contre 4% pour les personnes âgées), la population ivoirienne est inégalement répartie sur le territoire national. Les variations s’observent d’une région à l’autre, mais également entre zones rurales et zones urbaines. Au détriment de la zone du nord, le sud, l’ouest et l’est sont en effet, en plus des étrangers, fortement peuplés d’allogènes dont le déplacement est dicté par la recherche de terres arables ou propices au développement des cultures de rente comme le café et le cacao. Ces allochtones sont surtout de souche burkinabé, et représentent environ un quart de la population. De ce fait le groupe Gur est perçu comme menaçant de devenir le plus important du pays. Le taux de peuplement est également élevé dans les zones urbanisées, compte tenu de l’exode des populations rurales constituées en majorité de jeunes en quête d’emploi. La crise déclenchée en septembre 2002 a pour sa part accéléré le clivage entre les zones nord et sud.
La RDC a, pour une population plus que triple, un peu plus de groupes ethniques, mais sa complexité linguistique et cultuelle est moindre : les bantous sont nettement majoritaires, et les quatre langues dites « nationales » appartiennent toutes à cette famille. On pourrait donc dire, d’une certaine façon, qu’il y a plus de groupes ethniques au Congo, mais qu’ils sont moins distants les uns des autres que ceux de Côte d’Ivoire. Mais il ya somme toutes assez de points communs pour que la comparaison ne soit pas absurde.
L’immigration en CI des « étrangers à l’ivoirité discutable », c’est à dire fondamentalement des peuples du groupe Gur, est ancienne, même si elle n’a cessé de se poursuivre, du régime français à nos jours. Son origine lointaine est à chercher dans la mise en valeur par le colonisateur des territoires de l’AOF, époque à laquelle fut décidée la spécialisation de la CI dans la production de cacao. Il fallait de la main d’œuvre. On la fit venir. Et il en alla de même ensuite de l’expansion connue en son temps sous le nom de « miracle ivoirien ». Les « immigrés » sont donc là depuis longtemps, sont souvent unis par le mariage à des originaires[4] et ceux qui sont arrivés plus récemment ont fréquemment rejoint leur parentèle établie depuis belle lurette en CI. Bien entendu, au fil des générations, ils ne sont pas restés confinés dans les tâches de manœuvres qui étaient les leurs à l’origine. Certains sont devenus enseignants, commerçants, cadres…
Tout cela rappelle effectivement quelque chose de congolais. Mais ce n’est pas la « congolité ». Le portrait du burkinabé ou plus généralement du « nordiste » de CI rappelle de façon frappante ce qu’on est accoutumé d’entendre au Congo, et singulièrement au Katanga, à propos de la « diaspora kasaïenne » : elle a été organisée très tôt par le colonisateur en fonction de ses besoins en main d’œuvre et beaucoup de « non-originaires » n’ont jamais vu leur région dite « d’origine » et n’en parlent même pas la langue. Même leurs portraits moraux sont similaires : on les dit plus intelligents, plus dynamiques et plus travailleurs que les « originaires »[5]. On se trouve donc là devant autre chose, devant la thématique du « non originaire » qui n’est rien d’autre qu’une version africaine d’une attitude largement répandue : la xénophobie envers le travailleur immigré, « l’étranger qui vient manger le pain des nationaux ».
Il semble donc bien que le seul emprunt que le Congo ait fait à la Côte d’Ivoire se situe au niveau du vocabulaire, le mot « congolité », calqué sur « ivoirité », ayant eu la préférence sur d’autres possibles, comme par exemple « congolitude ».
La double nationalité
La « congolité » au premier sens du terme visait surtout UNE personne. Ce n’est pas le cas de la question des doubles nationalités. A en croire certains media congolais, ce seraient 60% de la classe politique qui seraient cette fois visés ! De plus, le scénario a fortement gagné en subtilité, par rapport au simplisme des faux Congolais qui n’étaient pas des vrais Congolais vraiment du Congo.
Car il s’agit maintenant des Congolais qui tout en étant de vrais Congolais du Congo, ne sont pas SEULEMENT Congolais ! Ah ! Mais c’est là qu’il faut être subtil ! Vous vous croyez tranquille parce que votre Maman était une beauté Luba, et votre Papa un sculptural athlète Zande, et que vous êtes né à Lodja, à distance prudente de toute frontière ? Paisible et tranquille, vous pensez « Plus Congolais que moi, tu meurs !… » Ô tranquilité factice ! Ô trompeuse quiétude ! Halte là, mon gaillard ! Qu’avez-vous fait durant vos années d’exil ? Epousé une Anglaise ? (ou plusieurs ?). Ouvert un commerce à Jandrin-Jandrenouille (« A la Frite du Lualaba – Spécialités exotiques ») ? Postulé un poste de balayeur à Scheveningen ? Et tout ça n’aurait pas fait un peu virer la couleur de votre carte d’identité ?
On vous le dit : ça, c’est du spectacle. Tout cela grâce à un petit bout de phrase de la constitution : « La nationalité congolaise est une et exclusive. Elle ne peut être détenue concurremment avec une autre nationalité ». Il n’y a pas de raison de s’arrêter en si bon chemin. On peut déjà prévoir un nouvel épisode du feuilleton « Congolité» encore plus spectaculaire et plus fort dans le « jamais vu ». Parce qu’enfin, après le Congolais qui n’est peut-être pas Congolais, puis le Congolais qui n’est pas seulement Congolais, on pourra mettre en scène « le Congolais qui ne savait même pas qu’il était Congolais ».
En effet, deux ou trois lignes plus bas que le fameux article sur la « nationalité exclusive », figure l’un des alinéas les plus mal torchés de la Constitution, repris d’ailleurs mot à mot de la Constitution de 67. Il stipule que sont Congolais les membres de « tous les groupes ethniques dont les personnes et le territoire constituaient ce qui est devenu le Congo (présentement la République Démocratique du Congo) à l’indépendance ».
C’est un de ces textes de lois mal fichus dont on se demande ce qu’il veut dire exactement. Mais cela veut dire aussi qu’il est susceptible d’interprétations multiples, dont l’une serait « est Congolais tout personne faisant partie d’un groupe ethnique qui a des membres au Congo ».
Il y a peut-être un endroit, dans tout le Congo, où la frontière correspond à une séparation antérieure à la colonisation, c’est le lac Tanganyika. Il n’y a pas de tribu établie « à cheval » sur le lac, en partie au Congo, en partie en Tanzanie. Mais cela ne fait que 700 kilomètres sur des milliers qui, toutes, on été tracées sans le moindre souci des groupes que l’on coupait en deux tronçons ou davantage ! Tout au long de ces milliers de kilomètres, il y a des milliers de gens qui pourraient soudain s’apercevoir qu’ils sont Congolais ! C’est là qu’il y aurait du spectacle !
Ce qui est fort curieux, c’est que les Congolais, qui comme tous les Africains sont fort prompts à accuser leurs ex-colonisateurs de tous leurs maux, n’aient pas remarqué que leur législation, sur ce point, péchait par la servilité avec laquelle elle a imité le droit belge, lui aussi aberrant de ce point de vue par rapport à ce qui se fait dans la majorité des nations du monde.
Perdre sa nationalité d’origine lorsqu’on en pend une autre et ne pas pouvoir voter dès lors qu’on ne réside pas sur le territoire national sont deux caractéristiques du droit belge que les Congolais ont transcrites dans leurs propres textes. Et ceci, alors que sur le point précis de la nationalité, les Belges eux-mêmes sont en train d’assouplir leur position.
Or, quelles que soient les bonnes intentions des juristes congolais et de leurs conseillers étrangers, ils sont comme tout le monde : leurs habitudes de pensée leur semblent aussi normales et naturelles que si c’étaient là des évidences, au même titre que la pesanteur ou le fait que le soleil se lève à l’Est. C’était dans les lois belges et françaises et dans quelques autres de ces mêmes parages, c’était, par mimétisme, dans la Constitution congolaise depuis 1967 et les Congolais ne voyaient pas la nécessité de le changer. Il parut donc tout naturel de laisser ce malencontreux bout de texte tel qu’il était, sans accorder le moindre instant d’attention à toutes les situations concrètes qui n’y correspondaient nullement.
Peut-être croyez-vous que j’exagère à propos de ce mimétisme ? On a eu une preuve éclatante dans le refus de faire voter la diaspora, à moins de faire le dispendieux voyage de retour. Bien sûr, les Congolais se sont soupçonnés les uns les autres d’avoir fait là un coup sournois à des fins électoralistes. C’était tout simplement, encore une fois, la colonisation qui revenait au galop. Les Belges sont parmi les rares peuples du monde qui ne votent que quand ils sont chez eux et n’organisent rien dans les consulats ou les ambassades. Les Congolais ont tout simplement suivi les « noko » !
Si une Constitution a la fonction éminente de fixer les règles suivant lesquelles fonctionne la démocratie, elle n’est malgré tout qu’un instrument. Elle doit permettre la vie des gens et même la faciliter, et si elle ne fait pas cela, elle est mauvaise et il faut la changer. Une constitution est un peu comme un vêtement, qui doit abriter le corps, non le gêner. Si j’ai fait l’acquisition d’un caleçon, mais que je constate qu’il me gratte, me pince l’entrecuisse ou m’écrase atrocement les testicules, j’en fais un chiffon domestique et je change de marque ! Une loi n’est pas essentiellement différente ! Si elle gêne, il faut la changer.
Puis-je ajouter qu’à propos de confort et de gêne, il faut les considérer dans la vie de tous les jours, et pas uniquement en fonction de considérations électorales. On vote tous les cinq ans. On doit vivre, manger, circuler tous les jours que Dieu fait ! En outre, dans tous les pays du monde, il n’y aura jamais qu’une minorité de citoyens qui feront activement de la politique, et il y en aura encore moins qui seront, un jour ou l’autre, candidats à une élection. Mais tous devront voyager, faire vivre leur famille, éduquer leurs enfants… Or, ce ne sont pas les Ministres, ni les grands hommes d’affaires qui sont victimes de la paperasserie ou des tracasseries d’aéroport. Monsieur Kabila ne se verrait sûrement pas réclamer son passeport à Zaventem, et Monsieur Forrest pose sans doute sans formalités excessives son jet privé à Lubumbashi. Les dindons de la farce, ce sont les « Messieurs Toutlemonde » comme vous et moi, c’est-à-dire la Belgique et le Congo de tous les jours…
Car, où est l’origine du « problème de la double nationalité » ?
Elle est à chercher dans l’histoire chaotique et sanglante du Congo du dernier demi-siècle. Ce n’est quand même pas la beauté du paysage qui a amené les Congolais à contempler de leur fenêtre les terrils de Charleroi plutôt que les Monts de Crystal ! Ce n’est pas la douceur du climat qui les a fixés à Montréal plutôt qu’à Lisala ! C’est bien plutôt le fait que le Congo signifiait pour certains la persécution politique ou ethnique, pour tous la misère, les carrières bouchées, l’impossibilité de poursuivre des études convenables ou de trouver une école pour ses enfants, l’insécurité généralisée des personnes et des biens… Faut-il ajouter que, pendant ce temps-là, les Belges qui, dans l’autre sens, vivaient au Congo ou s’y rendaient fréquemment n’étaient pas forcément tous des « prédateurs esclavagistes néocolonialistes », des trafiquants de matières premières ou des touristes sexuels… Et il faut bien constater aussi que, même si d’autres pays du monde sont en cause, c’est entre la Belgique et le Congo que ces situations sont les plus fréquentes.
Qu’on le veuille ou non, les circonstances de la vie et de l’histoire ont fait qu’un grand nombre de gens, Noirs, Blancs ou d’une nuance de peau intermédiaire, sont de fait des belgo-congolais. Il y a toujours avantage à ce que le droit et les réglements correspondent aussi étroitement que possible à la réalité.
La réalité, c’est que les Belges et les Congolais se fréquentent beaucoup, vont beaucoup les uns chez les autres, et le feraient même encore davantage si les formalités étaient plus simples et les coûts moins élevés. Beaucoup d’entre nous sont en fait des « belgo-congolais » ayant des amis, des affaires, des attaches, des amours, et j’en passe… dans chacun des deux pays. Pourquoi ces gens n’auraient-ils pas, de droit, la double nationalité qu’ils ont de fait ?
La « multinationalité » ne devrait-elle pas être plus couramment admise, dans tous les pays ? Est-ce que la Belgique et le Congo ne devraient pas biffer de leurs constitutions respectives des articles obsolètes, vétilleux et xénophobes ? Et la première chose à faire pour poser enfin un geste concret de relations amicales, égales et respectueuses ne devrait pas être la disparition pure et simple des contrôles paperassiers, tant pour les Congolais arrivant en Belgique que pour les Belges arrivant au Congo. Les seuls qui y perdraient seraient quelques douaniers racketteurs, amateurs de matabiches… Je ne crois pas que ce soit là le genre d’opérateurs économiques dont il faille exagérément tenir compte !
Inassimilables Rwandais
A l’exception du lac Tanganyika, presque toutes les frontières du Congo coupent des peuples en deux. Les vicissitudes de l’histoire ont aggravé la situation. On a vu récemment les incidents de Dongo précipiter des réfugiés congolais en Centrafrique et au Congo-Brazzaville. Les guerres d’Angola ont amené des Angolais à se réfugier chez des cousins congolais, et ils leur ont rendu la pareille quand, l’insécurité se manifestant de l’autre côté de la frontière, ce sont les Congolais qui ont parfois fui vers l’Angola. Dès que les Africains ont perçu que les différents colonisateurs n’avaient pas tous les mêmes exigences, il leur a paru utile de gagner l’autre côté d’une frontière. Le caoutchouc léopoldien a ainsi chassé vers Brazzaville des populations de l’Etat Indépendant du Congo, et les réquisitions de main d’œuvre des mines de Kilo-Moto en ont fait fuir d’autres vers l’Ouganda[6].
Les liens ethniques transfrontaliers, les traditions bantoues d’hospitalité et la pitié naturelle devant la situation de réfugiés ont cumulé leurs effets pour que ces déplacement, et leur conséquence : la présence au Congo de ressortissants des pays voisins, se passent sans drames et même généralement bien. Il est par exemple manifeste que les expulsions réciproques de Congolais par l’Angola et d’Angolais par le Congo ont été des mesures commandées par des considérations politiques au niveau des gouvernements, et que le sentiment populaire a été d’incompréhension, voire de désapprobation. A plus d’un endroit, la vie économique en a été perturbée, et même des familles séparées.
Tout cela contribue à brosser du peuple congolais un tableau d’ailleurs sympathique de gens qui inclinent naturellement à l’accueil et à l’hospitalité.
Il y a toutefois une notable exception, en la défaveur des originaires du Rwanda. Comme c’est une exception, et plutôt que de supposer une explication qui n’en est pas une, à savoir que les Congolais ont fait une exception tut simplement parce qu’ils ont eu une lubie, il convient tout de même de se demander si, par rapport aux autres « non-originaires », les Rwandais présenteraient quelque caractéristique exceptionnelle susceptible de l’expliquer.
Le Rwanda et le Burundi (alors appelés « les T.O. » = Territoire ocupés, à la suite de la guerre 14-18) ont manifestement frappé les Belges par deux caractéristiques qui contrastaient avec ce qu’ils connaissaient au Congo: la densité de la population et les possibilités agricoles. Il ne faut pas fantasmer, le Rwanda ou le Burundi ne sont pas le pays de Cocagne. D’où l’idée d’une complémentarité avec le Congo qui souffrait à l’époque d’un manque de main d’œuvre et de difficultés d’approvisionnement. Lesquelles étaient en fait – et cela n’a guère changé‚ – des difficultés de transports soit d’une région ayant fait de bonnes récoltes vers une autre où il y avait momentanément disette, soit plus globalement des campagnes vers les villes en plein développement (Léopoldville est alors en construction)[7]. « Une suggestion: le Congo manque de plus en plus de main d’œuvre et les T.O. en regorgent. Ne pourrait-on prélever ici un contingent de travailleurs pour les grands centres industriels ? », écrit alors le journaliste CHALUX, (« Un an au Congo », page 522).
Les tentatives en ce sens, malgré le bel enthousiasme des débuts, furent limitées et très modestes. Un manuel explique : « Entre 1930 et 1940, les Autorités organisèrent une colonisation rurale dans le Nord Kivu du Congo belge au profit de 25.000 migrants rwandais. Mais cette forme d’émigration ne fut pas poursuivie et ce fut la migration de travailleurs salariés vers le Katanga, l’Uganda et le Tanganyika qui l’emporta, mais sans s’amplifier après le maximum de 1930 (1930: 30.000 salariés – 1950 : 20.000 – 1962 : 21.000). Elle est encore plus réduite aujourd’hui. »[8]
C’est tout de même étrange, si l’on considère que cette abondance de population suscita l’enthousiasme dès le départ, et motiva les pressions que la Belgique fit pour obtenir le mandat de tutelle de la SDN sur ces deux territoires. Pourquoi aurait-on abandonné un projet apparemment prometteur en faveur duquel on avait fait des efforts continus pendant plusieurs années ? Encore une lubie, mais cette fois des Belges ?
En ce qui concerne la faiblesse relative de l’émigration vers les régions minières, c’est en grande partie la conséquence d’un fait biologique non-prévu : l’incapacité de beaucoup de Rwandais et Burundais à s’acclimater au Congo et leur sensibilité à des maladies inconnues chez eux.
Ces problèmes ne se posaient pas dans le Nord-Kivu qui présente avec le Rwanda une continuité de paysage, d’altitude et de végétation. Néanmoins, la première tentative d’y faire venir des paysans rwandais resta sans lendemain. Cela fut la conséquence de rapports négatifs des fonctionnaires coloniaux belges chargés d’encadrer l’expérience. Ils constatèrent en effet que loin de se considérer comme des hôtes accueillis sur la terre d’autrui et devant, de ce fait, quelque reconnaissance, les déplacés considéraient au contraire que leur installation constituait une sorte de conquête pour leur pays et pour « leur mwami Musinga ». On se heurtait en fait à un refus pur et simple de toute assimilation au « pays d’accueil ». Il convient de souligner encore une fois que ce sont là des constations qui datent des années ’30 et sont donc de ce fait complètement indépendantes de tous développements ultérieurs, y compris le débat sur la « congolité ».
[1] On a commencé par attribuer au fils adoptif de L.D.Kabila un père rwandais, camarade de maquis de Mzee, et une mère congolaise de ce même maquis. Pui on s’est aperçu que la mère suffisait pour faire de l’enfant un membre de la plupart des ethnies qui vivent dans la région de Baraka-Fizi. Par application de l’art 67 de la Constitution, il était dès lors Congolais comme les membres de « tous les groupes ethniques dont les personnes et le territoire constituaient ce qui est devenu le Congo (présentement la République Démocratique du Congo) à l’indépendance ». On s’est donc arrêté finalement à un Rwandais « pur jus ».
[2] Il n’y a pas eu que sa généalogie incertaine. On a invoqué aussi le fait qu’il était militaire et aurait démissionné trop tardivement.
[3] Inexacte en fait. Le concept d’ivoirité est apparu en 1945 à Dakar, avec des étudiants ivoiriens. Il réapparait avec le président Henri Konan Bédié en 1993. Il en fait un usage plutôt libéral, nationaliste. Mais, repris par ses adversaires politiques, ce concept est bientôt imprégné d’idées nationalistes et xénophobes. Des campagnes de presse ont ainsi imposé ce concept, qui conduit notamment à l’élimination du candidat du nord de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara. Ce rejet de Ouattara est facilité par le contexte de « méfiance identitaire ». Le 19 septembre 2002, des soldats rebelles venus du Burkina Faso tentent de prendre le contrôle des villes d’Abidjan, Bouaké et Korhogo. Seule cette dernière explosion, manifestation, il est vrai, la plus violente de l’ivoirité, offre un certain caractère de concordance avec des événements congolais, notamment avec l’émergence du thème de la « congolité » dans la « pré-campagne » électorale à la même époque.
[4] Il est quasiment impossible à Abidjan, la capitale économique, de retrouver des familles entièrement d’une ethnie ou d’une religion.
[5] Comme le faisait marquer un « kasaïen », on s’empresse de remarquer qu’un kasaien est premier de sa classe, mais l’on ne mentionne pas le fait que le denier est de la même ethnie. On pourrait relever aussi que l’on envie leurs succès en affaires u en politique, mais que l’on mentionne peu le fait que la pesse congolaise est majoritairement écrite par des kasaiens, alors que cela leur donne une possibilité d’influencer l’opinion publique. Masi, au Congo, journaliste est un métier de crève-la-faim et cela ne suscite donc l’envie de personne !
[6] 27 mai 1927 dans La Mukanda Congolaise, article intitulé Coloniser: «… Sait-on à Bruxelles que l’Ituri se dépleupe d’une façon rapide ? C’est par milliers que les indigènes des régions frontières s’expatrient chez lez Anglais[6]…ces populations se sauvent pour ne pas être sollicitées volontairement, avec le fouet au derrière et souvent la corde au cou, à aller travailler aux mines de Kilo-Moto…Sait on à Bruxelles que les agents territoriaux ont pour unique besogne la mission de forcer les chefs indigènes à faire travailler leurs administrés à des cultures vivrières pour les besoins des mines ? Toutefois le gouvernement a pris des mesures sévères pour empêcher ces émigrations en masse, il a établi aux frontières des forces militaires imposantes…Ce sont des mesures efficaces pour empêcher le dépeuplement de la colonie et garder des esclaves en suffisance pour les mines de Kilo-Moto… »
[7] La situation était néanmoins grave: il fallut légiférer en 1923 (ordonnance 47 du 12 août) pour obliger les employeurs à fournir une ration de 3.500 calories par jour et, en 1926, le rapport Lauwers au Congrès colonial constatait l’état de sous-alimentation de la plupart des Congolais.
[8] SIRVEN, GOTTANEGRE & PRIOUL : « Géographie du Rwanda », page 57.








3 janvier 2010
Au fil des jours