POUR UNE COHABITATION PACIFIQUE ENTRE CHRETIENS ET MUSULMANS AU DIOCESE DE KASONGO

1 février 2010

Histoires

 par TATA KAHENGA Pontien (JUIN 2006)

INTRODUCTION

Le 19 mars 2003, le diocèse de Kasongo, en République démocratique du Congo, célébrait, dans le contexte de la guerre, le premier centenaire de son évangélisation par des missionnaires d’Afrique (Pères Blancs), lesquels fondèrent en mars 1903 la première mission catholique (Sainte Pauline) à KASONGO – LAMBA située sur la rive droite du fleuve Congo.

Quarante années avant l’arrivée des premiers missionnaires catholiques, Kasongo était occupé par des Zanzibarites, arabisés de souche omanienne ou yéménite métissés, dont les pères avaient épousé des femmes autochtones de la côte orientale africaine et spécialement de Zanzibar. Ils pénétrèrent vers 1860 dans l’Est de l’actuelle République démocratique du Congo et bâtirent de grandes cités telles que : Kasongo, Kabambare, Nyangwe, Kisangoni, Ubundu et Lomami. Leur couleur noire facilitait leur intégration auprès des populations autochtones et leur mariage avec les femmes locales ajoutait un plus à leur implantation dans la région. Et les populations de cette région orientale du Congo furent ainsi engagées, de gré ou de force, dans un processus d’acculturation au sein d’une nouvelle Communauté dont la religion était l’islam et la langue le swahili, de souche bantoue mais intensément arabisée pour de nombreux termes de culture.

L’une des principales raisons qui poussèrent Mgr. Victor ROELENS, premier évêque du Vicariat Apostolique du Haut Congo, à envoyer des missionnaires pour fonder la mission de Kasongo, fut la lutte contre l’islam, sa civilisation et des diverses influences. Mais au terme du premier centenaire de l’évangélisation de l’Eglise particulière de Kasongo, tirant les leçons de l’expérience du passé et annonçant les priorités pastorales pour la seconde étape de l’évangélisation de Kasongo, l’actuel évêque de Kasongo, Mgr. Théophile KABOY écrivait ceci : « Le diocèse de Kasongo ne saurait vivre en ignorant l’islam du fait de l’importance numérique des musulmans qui sont majoritaires à Kasongo même et dans la partie sud, du fait aussi qu’au cours de l’histoire des rapports entre catholiques et musulmans ont connu des hauts et des bas et qu’aujourd’hui il s’est instauré un climat d’estime et de respect mutuel … Dans le souci pastoral du dialogue entre croyants et à l’exemple de Jean Paul II pour ses rencontres d’Assise, le diocèse de Kasongo aura à se pencher encore davantage sur la question de chercher « les clés » pour savoir, pour comprendre et pour vire avec l’islam »

Le présent travail répond à cette préoccupation pastorale de l’évêque de Kasongo. Bien de raisons nous ont poussés à nous y engager. Il y a tout d’abord la découverte de l’islam que l’étude de cette religion à l’ISTR nous a permis de faire. Il y a ensuite le constat des efforts menés par l’Eglise de France pour mieux connaître et mieux vivre avec la Communauté musulmane qui devient de plus en plus importante dans ce pays tout comme en Europe et en Amérique. Il y a enfin notre propre implication dans le vivre-ensemble entre chrétiens et musulmans au sein de notre terroir. En effet, prêtre du diocèse de Kasongo, nous sommes issu d’une famille musulmane convertie au catholicisme et qui a toujours vécu dans l’entente et le respect avec les autres membres de famille demeurés dans l’islam. Cette expérience familiale de tolérance et de cohabitation pacifique montre qu’il est possible de l’étendre à une échelle plus vaste. De nombreux chrétiens de Kasongo vivent avec des parents musulmans, se marient avec des musulmans, étudient dans des écoles où les musulmans sont parfois majoritaires, etc… Ce travail est par conséquent destiné aux diocésains de Kasongo : prêtres, religieux, religieuses et tous les chrétiens de ce diocèse qui vivent au quotidien avec les musulmans sans vraiment les connaître. Et il en est de même des musulmans. Permettre la connaissance mutuelle entre les fidèles de ces deux traditions religieuses c’est ouvrir une nouvelle page de l’histoire et favoriser la compréhension réciproque et le dialogue fructueux. Un tel contexte socio-religieux appelle l’Eglise concernée à s’interroger sur l’esprit évangélique qui doit la caractériser dans cette ère nouvelle post conciliaire où la mission se définit par l’écoute fraternelle de l’homme et du monde créé par Dieu ainsi que le dialogue avec les autres croyants, notamment ceux de l’islam.

Le présent travail veut s’articuler autour de trois principaux axes : L’axe rétrospectif qui consiste à mieux appréhender l’islam de Kasongo dans sa spécificité et ses rapports passés avec le christianisme ; L’axe de l’état actuel de l’islam : sa nouvelle vitalité, ses stratégies ainsi que l’attitude actuelle des évêques de Kasongo envers la communauté musulmane. Enfin, les deux éléments dicteront l’axe prospectif de la mission de l’Eglise à savoir comment construire des rapports interreligieux positifs et constructifs avec des personnes et des Communautés de diverses croyances, afin d’apprendre à se connaître et à s’enrichir les uns les autres, tout en obéissant à la vérité et en respectant la liberté religieuse de chacun.

PREMIERE PARTIE : L’ISLAM DE KASONGO / MANIEMA

L’appréhension exacte et totale de la réalité islam dans la région de Kasongo dépasse de beaucoup la seule dimension religieuse. En effet, avant d’être un fait religieux, l’islam à Kasongo a d’abord été un phénomène social, politique, économique et culturel nouveau dont l’aboutissement est ce que nous pouvons appeler l’arabo-swahilisation de Kasongo et Kabambare (le Sud-Maniema). Dans cette partie, nous nous attacherons à établir la spécificité de l’islam à Kasongo, à savoir : L’islam comme arabo-swahilisation L’islam et son prosélytisme ayant engendré les réactions des autorités coloniales et des missionnaires catholiques.

I. L’Arabo-swahilisation du Sud – Maniema

L’islamisation du Sud-Maniema (Kasongo et Kabambare) dans la seconde moitié du XIXème siècle commence avec la présence, dans cette région, des arabo-swahili, population métissée arabo-africaine de la côte orientale du continent. A partir de 1875, Kasongo devint l’une, sinon la principale base militaire et commerciale de ce qui est devenu un empire arabo-swahili dont le principal bâtisseur fut le célèbre HAMED BEN MOHAMED BEN YUMA BEN RAJAB EL MURJEBI, généralement connu sous son sobriquet africain de TIPPO-TIP (onomatopée de bruits de fusils qu’il utilisait pour conquérir des territoires et soumettre des peuples). Les premiers européens ayant visité la ville de Kasongo à ce temps-là sont unanimes pour exprimer leur étonnement devant l’œuvre réalisée par ce bâtisseur d’empire d’un type peu commun ». L’objectif de cette occupation fut la recherche de l’ivoire et, liés à l’ivoire, les hommes pour le transport de cette marchandise précieuse jusqu’à la côte orientale de l’Afrique. C. Young estime à 20.000 le nombre d’ivoires exportés annuellement et à 70.000 le nombre d’hommes et de femmes qui, chaque année, étaient emportés en esclavage. Ce commerce ayant attiré d’énormes capitaux des Etats-Unis, de la Grande Bretagne et de la France, les prix avantageux qui en résultaient poussèrent ainsi les marchands arabo-swahili soit à s’installer eux-mêmes, soit à ouvrir des comptoirs dans différents coins du Maniema et à la tête desquels furent progressivement placés des hommes de confiance qui étaient soit des swahilis, soit des chefs locaux gagnés ou simplement vaincus et obligés de remettre régulièrement ces butins. Ainsi, du projet commercial originaire naquit un dessein politique : occuper, soumettre par la force la population et organiser administrativement et socialement toute la partie orientale de l’actuelle République démocratique du Congo. Une nouvelle Communauté prit naissance et fut caractérisée par : un nouveau type de pouvoir politique un nouveau système économique une nouvelle langue

Un nouveau type de pouvoir politique Il s’agit d’un pouvoir centralisé et étendu sur un territoire vaste, alors que l’unité politique naturelle de la population autochtone était constituée du clan ou du lignage. Le nouveau pouvoir regroupa des hommes et des femmes appartenant à des tribus différentes. Par ailleurs, la violence exercée par les conquérants (razzias, recrutements forcés, esclavage, etc…) entraîna des rapports socio-politiques nouveaux entre occupants et occupés et les populations autochtones se mirent à rechercher un nouveau positionnement par rapport aux nouveaux maîtres. Il s’ensuit l’institutionnalisation de la nouvelle stratification socio-politique suivante :
-  à la tête de la société nouvelle il y a les métis venus de Zanzibar, Bunyamwezi et Bagamoyo
-  ensuite des « Batonge » : collaborateurs, auxiliaires, lieutenants chargés de collecter l’ivoire et de faire exécuter les ordres des maîtres
-  viennent après la classe de « Watumwa » dérivé du mot swahili « Kutuma » (envoyer) et signifiant au départ personne garçon de courses et finalement esclave
-  il y a aussi les « Wajakazi » : personnes qui s’amenaient d’elles-mêmes auprès des arabo-swahilis pour demander du travail dans les plantations
-  des « Watwana » ou garde personnelle des maîtres avec référence à la taille et à la corpulence. Ils furent aussi les gardiens des harems des arabo-swahilis
-  enfin la catégorie des « Wapagazi » personnes incorporées de force dans les caravanes et astreintes à transporter des marchandises et spécialement l’ivoire.

Ainsi la nouvelle organisation socio-politique aboutit à la triple strate :
-  celle des gouvernants ou chefs
-  celle des collaborateurs ou auxiliaires
-  celle enfin des serviteurs et esclaves exécutants des travaux décidés et supervisés par les chefs ou leurs collaborateurs

Un nouveau système économique Alors que l’époque pré-arabo-swahili fut dominée par l’économie de subsistance, l’avènement des arabo-swahilis dans le Sud-Maniema introduisit l’économie de traite caractérisée par l’échange entre produits locaux très prisés (ivoire, perroquets, etc…) contre les articles désormais recherchés par les populations autochtones (fusils, habits, sel, etc…) Conséquence : attirés par le nouveau mode de consommation, les autochtones se sont mis à réajuster leur outillage mental afin d’accéder à ce nouveau monde créant un nouveau type d’homme.

Une nouvelle langue La langue swahili, sans être imposée, s’est taillée progressivement sa place dans la société autochtone à partir de trois foyers :

- le foyer commercial Pour acheter ou vendre, il fallait marchander. Et la langue commerciale qui s’imposait à tous était le swahili ou plutôt le Kingwana, mélange du swahili de la côte avec des éléments des idiomes locaux.

- le foyer des « Boma » (places fortifiées des arabo-swahilis) Tous ceux qui habitaient avec les arabo-swahilis devaient parler le swahili à la fois pour se faire comprendre mais aussi comme mot de passe distinguant les vrais habitants des places fortifiées d’éventuels intrus et espions.

- le foyer du nouveau savoir-vivre et savoir-être Ce fut principalement le domaine de l’acculturation et de l’imitation par les autochtones. Ceux-ci se mirent presque spontanément à utiliser les termes de la langue swahili ou arabe pour la salutation (salaam-aleikum) et pour la réponse polie (naam) en même temps qu’ils adoptaient le nouvel habillement (kanzu, kilemba), le sens de la propreté des pieds par le port des sandales en bois appelées « mikalabanda », ou l’aménagement des toilettes où l’on utilisait l’eau pour se purifier (msalani), la préparation de la jeune fille au mariage à travers une sorte d’école appelée « umwali », l’usage abondant de l’anthroponymie pour pérenniser des événements importants ayant coïncidé avec la naissance de tel ou tel enfant :
-  Machozi : enfant né à une époque de souffrance d’un parent de la famille souvent on fait allusion aux larmes de la mère
-  Vumilia : nom incitant à supporter quelque épreuve
-  Mwavita : né durant une période de conflit ou de guerre
-  Ramazani : naissance au cours du mois de ramadan, etc…

Ce phénomène d’acculturation était si fort que la connaissance de la langue swahilie ou l’adoption de bonnes manières de vivre issues des arabo-swahilis constituèrent pour les autochtones les critères de reconnaissance de l’homme civilisé (Musilimu avec racine islam) ou du non-civilisé (Mushenzi). Faisant le bilan de cette présence arabo-swahili dans le Maniema en général et la région de Kasongo en particulier, J.I.ABEMBA relève les éléments suivants : 1° Les faiblesses et servitudes de l’Etat arabo-swahili avec les particularités de ses fondateurs (trafiquants d’ivoire) sans ambition politique au départ. Seule la complexité des problèmes rencontrés pour la recherche et le transport de l’ivoire les ont amenés à exercer ici et là une certaine intervention du type politico-militaire en soumettant des populations ou en démettant des notables locaux hostiles à leurs activités et en promouvant ceux qui leur étaient favorables. Il faut ajouter aussi les ambitions de l’Etat Indépendant du Congo sur la région, lesquelles ambitions créèrent un climat de concurrence et finit par déclencher le conflit qui fut fatal aux arabo-swahili. 2° Mais il y a eu grandeur et apports de l’Etat arabo-swahili dans la région de Kasongo : l’exercice des activités commerciales ont donné naissance au phénomène d’échange jusque là inconnu dans la vie intra et inter-tribale des populations de la région de Kasongo. Ensuite, l’occupation arabo-swahili a permis un essor économique dans le domaine de l’agriculture (manguiers, goyaviers, orangers, citronniers, riz, etc….). Il existe encore maintenant à Kasongo et à Nyangwe des vestiges importants de cette période.Puis, il y a eu aussi l’essor des villes (Kasongo avec 30000 habitants et Nyangwe au bord du fleuve avec autant d’habitants). Enfin, tout ce développement a entraîné une nouvelle mentalité en particulier le sentiment d’appartenir à une nouvelle communauté multi tribale et n’ayant que très peu d’attache ethnique particulière avec comme signe nouveau une nouvelle langue qui a vite supplanté toutes les autres. Ce sont là les éléments non religieux qui sous-tendent la réalité de l’islam à Kasongo. Voyons à présent comment l’islam comme religion s’est implanté à Kasongo.

II. Le prosélytisme musulman et les réactions coloniales 1 – Les pionniers du prosélytisme islamique à Kasongo

Après leur défaite par les Belges, les arabo-swahilis et leurs disciples se sont soit réfugiés en Tanzanie et au Burundi soit tout simplement soumis au nouveau pouvoir politique belge. Celui-ci les regroupa dans des quartiers que l’on baptisa du nom de « quartiers arabisés ». Entre ceux qui avaient fui à l’extérieur et les quartiers arabisés, les contacts suivis furent noués et un certain trafic de livres, d’objets religieux ou d’idées fut établi par le canal des commerçants pakistanais qui reliaient la côte orientale de Kasongo ainsi que les visites de certains chefs musulmans en provenance de l’Est africain. Par ailleurs, beaucoup de jeunes originaires de Kasongo et Kabambare ont réussi à rejoindre la Tanzanie et y ont suivi la formation dans les écoles coraniques ou à côté des maîtres de Confréries. A leur retour dans la région de Kasongo, ils s’installèrent dans leur village natal où ils furent bien accueillis par leurs familles et entreprirent le travail de prosélytisme musulman en ouvrant des écoles coraniques et des mosquées. Ces femmes « Walimi » (maîtres) constituèrent le premier noyau de l’élite islamique autochtone et l’islam prit une extension populaire importante. On cite habituellement les grands noms de ces pionniers : Amisi Mupara, Useni Kitela, Hilalli Muselem, Mwalimu Saleh, Omar Kalombwe, Heradi Pene Sura, etc..

Ajoutons aussi cet autre élément qui a servi de pilier au prosélytisme musulman : la création de groupements arabisés. Ces groupements ont favorisé les contacts avec le monde musulman extérieur et, bien plus, ont permis à l’islam d’avoir une assise institutionnelle. Le territoire de Kasongo comptait cinq groupements arabisés (Pene Senga, Makonga, Kapaya, Earahani et Muyenga). Le mode de gouvernance de ces groupements était fondé sur le Coran et les tribunaux fonctionneront à partir des prescriptions de l’islam. Bien plus, le pouvoir colonial belge utilisera certains descendants des arabo-swahilis comme cadres dans l’appareil administratif et judiciaire, légitimant ainsi la capacité des musulmans à exercer une influence notoire dans l’exercice du pouvoir politique.

2 – Le rôle majeur joué par la Confrérie « Mulidi »

La confrérie Mulidi a joué le rôde de la radicalisation politico-religieuse dans l’évolution de l’islam à Kasongo. La Confrérie Mulidi s’est voulue une famille islamique. Pour y entrer, le postulant s’engageait à :
-  ne plus boire d’alcool
-  ne plus fumer de cigarette
-  ne plus commettre l’adultère
-  abandonner la superstition, la magie, la divination
-  demeurer au service d’Allah et du Mulidi jusqu’à la fin de sa vie A l’occasion de la mort d’un membre de la Confrérie, la solidarité oblige tous les autres membres à apporter sa cotisation.

La Confrérie Mulidi possédait sa hiérarchie :
- Le Shierah est le chef suprême. Il était inconnu à Kasongo car son siège était à Bagdad.
- L’Akida : fut le responsable de la Confrérie au niveau régional du Maniema
- Le Kalifa préside la cérémonie d’adhésion, supervise toutes les activités de la Confrérie.
- Il y a un maître spirituel local qu’on appelle « Babumulidi »
- Halalimashauri), le secrétaire (Mwandishi) et le Kishawishi ou bien Kombaynlu : garçon de courses, chargé de percevoir les contributions des membres et d’égorger les animaux, selon le rite mulidi.

Le Mulidi a fini par installer une véritable religion populaire qui a porté l’islam à son point culminant et dont les causes du succès sont :
-  Le caractère communautaire et solidaire de cette Confrérie, un des facteurs de son inculturation dans le milieu et qui cadrait bien avec la vision du monde bantoue. (prise en charge des frais de funérailles d’un membre, préoccupation pour les pauvres, les veuves et les orphelins etc.)
-  La qualité des propagateurs de la Confrérie : ils étaient des lettrés de haut niveau et de grande réputation dans l’Afrique orientale d’où ils provenaient. Leur engagement était également attractif et convainquant.
-  La didactique Mulidi était attrayante pour les enfants et les jeunes. Le Mulidi encadrait ces derniers en association de jeunes chanteurs (Wana makasida) qui véhiculaient à travers des chants bien rythmés des messages et un certain enthousiasme conquérant. Et ces enfants finissaient par avoir une forte aversion envers l’école missionnaire où régnait la passivité.

Finalement, la Confrérie Mulidi se présenta comme un islam ayant une coloration politico-religieuse de contestation et d’antagonisme à l’ordre colonial établi. Les adeptes du Mulidi commencèrent à se proclamer et à se réclamer de l’Islam devant certaines exigences du pouvoir colonial : les ouvriers des plantations ne travaillaient plus le vendredi, les prisonniers musulmans exigeaient un régime alimentaire spécial conforme à leur religion, les enfants musulmans étaient interdits de fréquenter les écoles non musulmanes, etc…. D’où les réactions du pouvoir colonial et des missionnaires catholiques.

III. Réactions du pouvoir colonial et des missionnaires catholiques

Dans la mesure où le bouillonnement de la Confrérie Mulidi contrevenait aux projets civilisateurs et aux intérêts des coloniaux, des réactions coloniales étaient prévisibles. Elles se présentèrent sous la forme d’oppression exercée sur les musulmans :
-  interdiction aux visiteurs musulmans étrangers venant de la côte orientale africaine de sillonner la région de Kasongo ;
-  relégation des « walimu » (maîtres) déjà installés dans la région. De 1936-1940 le Père Lazzarato compte 12 walimu envoyés en relégation. Cette mesure fut levée en 1940 : une partie des walimu rentrèrent à Kasongo et à Kabambare, d’autres moururent en exil.

De leur côté, les missionnaires menèrent un combat acharné pour réduire l’influence de l’islam dans la région :
- interdiction de construire des mosquées et destruction de certaines d’entre elles
- prohibition de faire fonctionner des écoles coraniques et obligation faite à tous les musulmans d’envoyer leurs enfants aux écoles missionnaires. Les musulmans n’y obéirent pas toujours et il s’en suivit une véritable guerre de religions (les musulmans démolissant à leur tour des lieux de prière pour chrétiens construits dans leur village ainsi que des écoles des missionnaires).

Au niveau du pouvoir colonial belge, il surgit une divergence de vue entre socialistes et catholiques concernant l’attitude à adopter à l’égard des musulmans du Maniema. La parution du livre du professeur Armand ABEL « Les Musulmans noirs du Maniema » en 1958 fut un effort conjoint de l’Université libre de Bruxelles et du Ministère des Colonies (socialiste) d’acquérir une meilleure connaissance des problèmes spécifiques des musulmans du Maniema. Cet effort fut relayé par l’initiative courageuse de Mgr. Richard Cleire, Evêque de Kasongo, de faire venir à Kasongo un missionnaire d’Afrique spécialiste de l’islam qui entreprit d’engager un dialogue avec les musulmans de Kasongo.

Lors de l’accession du Pays à son indépendance, le 30 juin 1960, l’opposition entre chrétiens et musulmans devint plus vive. Les chrétiens qui avaient reçu la formation dans les écoles missionnaires constituèrent l’élite dirigeante (administration publique, enseignement, infirmiers, etc….) et occupèrent tous les postes sociopolitiques. Les musulmans, quant à eux, suite à leur auto marginalisation vis-à-vis de l’école et de tout l’apport de la civilisation occidentale et chrétienne, se retrouvèrent au second plan et comme mis à l’écart dans la gestion des affaires publiques.

Ils trouvèrent cependant l’occasion de prendre leur revanche en exploitant deux situations pour se mettre au devant de la scène du pouvoir : les partis politiques préparatoires à l’indépendance et la rébellion de 1964-1965.
-  Parmi les partis politiques qui s’implantèrent au Sud-Maniema, les musulmans s’inscrirent dans les partis nationalistes et radicaux (MNCL et CEREA) tandis que les catholiques se retrouvèrent majoritairement dans le parti modéré (PNP). Le clivage chrétiens-musulmans se retrouva ainsi politiquement entre partis nationalistes et partis modérés. La victoire des partis nationaliste propulsa, au lendemain de l’indépendance, les leaders musulmans sans formation suffisante.
-  Quant à la rébellion muleliste de 1964 ; elle fut déclenchée par les nationalistes qui avaient été écartés du pouvoir après l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961. Dans la région conquise par cette rébellion, et ce fut le cas pour le Sud-Maniema, l’on massacra une grande partie de l’élite politique chrétienne. Mais lors de la reprise par le régime modéré, il y eut des règlements de compte qui plongèrent la région du Sud-Maniema dans un climat malsain de vendetta.

Tel est le contexte de la genèse de l’Islam dans la région de Kasongo et de son émergence mouvementée dans ses rapports du passé avec le christianisme missionnaire. Un nouveau climat semble s’instaurer actuellement entre chrétiens et musulmans tout comme l’islam lui-même s’organise de plus en plus pour se présenter comme un partenaire respectable. C’est cela que nous voudrions examiner dans cette deuxième partie.

DEUXIEME PARTIE : SITUATION ACTUELLE DE L’ISLAM ET SES NOUVEAUX RAPPORTS AVEC LES CHRETIENS AU DIOCESE DE KASONGO I. Une nouvelle vitalité de l’islam congolais

En l’espace de deux décennies (1980-2000) le nombre de croyants musulmans en République démocratique du Congo est passé de 1.4% à 10% de la population totale. Si cette réalité se confirmait, il faudra alors convenir que l’islam au Congo-Kinshasa, marginalisé et auto-marginalisé hier, est actuellement une religion incontournable dans la vie politique et sociale du pays. Du point de vue politique, avec l’avènement du multipartisme libéré par la dictature mobutiste en avril 1990, on a retrouvé, aux côtés du Parti Démocratique et Social Chrétien (PDSC), du Parti Libéral Chrétien (PLC), l’émergence des partis politiques musulmans tels que : AFIC (Alliance des Forces Islamiques pour le changement) PDI (Parti Démocrate Islamique RPI (Rassemblement Politique Islamique) Etc…

Du point de vue social, à partir de 1978, des conventions furent signées entre l’Etat et les Eglises pour la gestion des écoles dites « conventionnées ». L’islam figure parmi les gestionnaires des écoles au Congo. Il gère aussi un certain nombre d’œuvres sociales pour le bien-être de sa population croyante (dispensaire, orphelinats, etc…) De concert avec toutes les confessions religieuses et autres églises de réveil qui investissent l’espace socio-politico-religieux du Congo de l’après-dictature et de la longue transition du Pays, l’islam s’est également impliqué dans la voie de la recherche de la paix et de la promotion humaine dans les nombreux appels concertés des confessions religieuses adressés aux gouvernants et aux chefs d’Etat au cours de dernières décennies. Par ailleurs, un fait devient d’une grande évidence : c’est que l’islam s’organise, partout en Afrique noire, et particulièrement en République démocratique du Congo.

D’où lui viennent cette renaissance et cette vitalité ? D’après une enquête menée par le Jésuite Victor Mertens , avec le soutien financier de l’Organisme « Aide à l’Eglise en Détresse », en février-mai 1980, l’on peut retenir les facteurs suivants comme ayant favorisé la nouvelle impulsion de l’islam en Afrique.

Depuis 1954, l’islam s’est beaucoup intéressé à l’Afrique noire par le truchement de l’Université Al Azhar de Caire en Egypte. Mais c’est surtout à partir de l’année 1969, lors du premier sommet islamique à Rabat (Maroc) qu’un projet d’une réorganisation africaine de l’islam sera lancé. Et depuis lors, ces sommets islamiques – qui s’appellent maintenant conférences islamiques – se réunissent périodiquement et sont devenus une véritable plate-forme de pensée et d’action concertées de l’islam mondial. Ces sommets ont ainsi donné naissance à :
-  La Banque islamique de Développement
-  Un fond de solidarité islamique
-  En février 1980 a eu lieu à Dakar (Sénégal) la Première Assemblée Générale de la Chambre islamique de Commerce, d’Industrie et d’Echanges.

Et au point de vue strictement religieux deux organes internationaux ont été créés :
-  Le Conseil supérieur des Affaires Islamique
-  La Ligue arabe mondiale islamique Grâce aux pétrodollars, ces organisations reçoivent de gros financements pour réaliser leurs projets. Et les principaux moyens utilisés actuellement pour promouvoir l’islam dans le monde et particulièrement pour lui donner une véritable assise politico-religieuse en Afrique noire sont :

L’importance accordée aux écoles Alors qu’avant, l’islam boudait les écoles occidentales et se contentait des écoles coraniques, les musulmans se rendent compte de leur handicap en ce domaine. Ils développent le nombre d’écoles primaires, secondaires, de formation des propagateurs de l’islam et accordent de nombreuses bourses d’études aux étudiants africains pour la poursuite des études dans des universités des pays arabes.Il y a même des pressions qui sont exercées sur les non musulmans pour qu’ils passent à l’islam et obtiennent des bourses d’études ou des postes intéressants.

La construction des mosquées En République démocratique du Congo, l’islam qui a été, autrefois confiné dans le Maniema et dans quelques autres territoires, connaît aujourd’hui une visibilité insoupçonnée. Dans chaque grande ville du Pays comme dans les différentes Cités, des mosquées ont poussé, construites avec l’aide des pays arabes. L’on retrouve aussi, dans certains autres lieux, des Centres culturels prestigieux.

La formation et l’envoi des « missionnaires musulmans »A Kasongo, existe une école qui forme ces missionnaires envoyés ensuite dans différents coins du Pays.

Un certain prosélytisme musulman auprès des hommes politiques, des chefs d’état, des agents de l’administration. On utilise pour cela l’argent ou les femmes pour les gagner à la cause de l’islam.

Le développement du réseau de moyens de communication (Journaux, radio, télévision, internet, etc…)

La subsidiarisation des pèlerinages à la Mecque afin de permettre à un grand nombre de musulmans du Pays d’effectuer ce voyage en terre sainte de l’islam. De manière générale il convient de signaler que l’islam, comparé au christianisme, demeure plus proche de la mentalité africaine : sa conception très communautaire (Umaa) plaît à l’africain d’autant plus qu’il imprègne tous les domaines de la vie (vie familiale, vie sociale, vie politique, vie économique, vie culturelle) et se présente comme une religion sécurisante offrant plus d’avenir grâce à sa relative richesse : presque partout ceux qui ont tout le commerce en main ce sont les musulmans. Et puis, l’islam apparaît comme une religion plus accessible et plus facile que le christianisme : pour devenir musulman on prend un nom musulman, on porte un habit musulman, on observe la prière rituelle, on participe aux assemblées de prière du vendredi, on donne l’aumône légale. L’islam semble en plus tolérant en matière de mariage avec la possibilité d’épouser plusieurs femmes ou de divorcer. Par ailleurs,le facteur le plus déterminant de l’islamisation de Kasongo fut en définitive l’interpénétration des éléments culturels islamo bantu que la population locale adopta facilement : la langue swahili devenue langue des « wasilimu »(évolués) et surtout la coïncidence entre la conception de la hiérarchie « mulidi » musulman et celle du pouvoir coutumier appelée dans les différentes tribus locales des noms de « luhuna,bufumu,bamwanana et balohwe ».Cette interpénétration explique en grande partie pourquoi sur onze collectivités ou chefferies que compte par exemple le territoire de Kasongo, dix étaient musulmans et un seul est demeuré païen. Bref, de plus en plus les musulmans prennent conscience d’appartenir, comme l’Eglise catholique, à une Communauté internationale disposant de fonds importants et pouvant être largement engagés dans le développement des pays ou des lieux où se trouvent leurs membres. Au moment où la « mission » catholique au sens traditionnel du terme s’essouffle, l’islam s’éveille et relance la mission à la manière de l’Eglise catholique du XIXème siècle en Afrique.

II. De nouvelles relations islamo-chrétiennes au diocèse de Kasongo A la suite de l’influence du Concile Vatican II qui a prôné un aggiornamento dans la mission de promouvoir l’unité et la charité entre les hommes, l’Eglise catholique adoptèrent une autre attitude vis-à-vis du monde en général et des autres traditions religieuses en particulier.

Cette option pastorale de l’Eglise universelle trouva un écho favorable chez les pasteurs de l’Eglise particulière au diocèse de Kasongo. En 1967. Mgr. T. PIRIGISHA inaugura un nouveau mode de coexistence avec l’islam (rencontres fréquentes, réunions de prières, invitation à participer aux grands événements religieux, collaboration au profit du bien commun, etc… Ce rapprochement fut poursuivi par tous les autres évêques qui lui succédèrent.

Cette attitude d’ouverture des évêques amena la Communauté islamique de Kasongo à répondre également par une attitude plus fraternelle à l’égard du christianisme. C’est ainsi que dans un document sur l’histoire de l’islam à Kasongo, les auteurs musulmans écrivaient ceci : « Pour nous musulmans de Kasongo, le mal du passé est bien passé. Dieu nous a appris le pardon de l’autre. Aujourd’hui, nous constatons l’effort fait par les chrétiens pour se rapprocher de nous afin que tous nous adorions un seul Dieu dans le respect de nos différences. »

Ce premier pas de rapprochement entre chrétiens et musulmans du diocèse de Kasongo appelle un approfondissement pour aboutir à un état de dialogue entre ces deux traditions religieuses.

Tel est l’objet de la troisième et dernière partie de ce travail.

TROISIEME PARTIE : PERSPECTIVES D’AVENIR : POUR UNE COHABITATION, UNE MEILLEURE CONNAISSANCE MUTUELLE ET UN DIALOGUE FRUCTUEUX ENTRE CHRETIENS ET MUSULMANS AU DIOCESE DE KASONGO

Au terme du parcours qui nous a amené à relire l’histoire de l’islam et des relations islamo-chrétiennes depuis 1860 jusqu’à nos jours, nous voudrions, non pas nous arrêter à la dénonciation a posteriori des erreurs du passé, mais – bénéficiant du recul du temps et de l’évolution des mentalités et des pensées – proposer quelques pistes menant au rayonnement évangélique et missionnaire dans le contexte particulier de l’Eglise de Dieu qui est à Kasongo et dont la spécificité est d’être née après l’implantation de l’islam quarante années durant dans toute la contrée de Kasongo où le christianisme a trouvé une région imprégnée de la culture arabo-swahili. Notre projet pastoral cherche à reposer sur quatre visées :
-  Epingler les atouts majeurs d’un dialogue possible entre chrétiens et musulmans ;
-  Recenser quelques défis que l’islam pose au christianisme comme enjeux de ce dialogue ;
-  Relever les lieux concrets de la rencontre quotidienne entre chrétiens et musulmans ;
-  Enfin proposer quelques moyens de formation à la mentalité pouvant amener chrétiens et musulmans à cohabiter pacifiquement dans le respect de leurs différences.

I. LES ATOUTS MAJEURS :

1 – Une attitude générale d’ouverture et de respect de l’Eglise catholique envers les autres traditions religieuses.

L’Eglise catholique a longtemps fait sienne cette formule de Saint Cyprien, évêque de Carthage au 3° siècle, et selon laquelle : « Hors de l’Eglise, point de salut. » Formule consacrée par le concile de Florence (1438-1445) qui déclarait : « Le Concile croit, confesse et prêche qu’aucun de ceux qui se trouvent hors de l’Eglise catholique, non seulement les païens, mais aussi les juifs, les hérétiques et les schismatiques ne peuvent avoir part à la vie éternelle, mais qu’ils iront au feu éternel préparé pour le diable et ses anges. »( Dz 714)

Avec le Concile Vatican II, l’attitude générale de l’Eglise catholique change : elle manifeste un profond respect dans le regard porté sur le monde et sur les autres traditions religieuses du monde. En effet,
-  face au monde, l’Eglise ne se situe plus au-dessus ni à côté, mais au-dedans et au milieu : « La Communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement liée solidaire du genre humain et de son histoire. »(Gaudium et Spes 2 paragraphes 2)
-  face aux autres religions et plus particulièrement le judaïsme et l’islam, le Concile déclare ceci : « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. » (Nostra aetate n0 2)

Cette attitude d’ouverture et d’acceptation de l’Eglise catholique par rapport aux autres traditions religieuses s’enracine dans une triple approche théologique :
-  celle de la création : la fraternité humaine à laquelle les hommes sont appelés et le respect dû à chacun, y compris dans sa dimension religieuse ou croyante, ont pour fondement la création de tout homme par le même Dieu et à l’image du même Dieu ;
-  celle ensuite des « semences du Verbe » puisée chez un Saint Justin ou un Clément d’Alexandrie et établissant qu’en chaque homme a été déposé un germe divin et que, par conséquent, l’Eglise est invitée au respect des semences que Dieu a ainsi répandues dans ces religions ;
-  celle enfin du salut apporté à tous par le Christ : « Nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. »(Gaudium et spes n° 22 paragraphe 2

A cette base théorique viendront s’ajouter les gestes prophétiques des papes et surtout du pape Jean Paul II qui n’a cessé de creuser le sillon du dialogue islamo-chrétien au cours de ses nombreux voyages apostoliques à travers le monde :
-  1979 : en Turquie : devant la communauté catholique d’Ankara, il réaffirme l’estime de l’Eglise catholique pour les valeurs religieuses de l’islam.
-  1981 : aux Philippines : il s’entretient avec les musulmans comme avec des frères et leur parle de la miséricorde de Dieu inscrite dans la Bible et le Coran.
-  1982 : au Nigeria : il parle aux musulmans et insiste sur les points communs entre le christianisme et l’islam.
-  1985 : en Belgique : il aborde avec les responsables de la communauté musulmane le thème de l’émulation spirituelle qui s’enracine dans le Coran comme la Bible. à Casablanca (Maroc) : il s’adresse aux jeunes en mettant en valeur le patrimoine commun au christianisme et à l’islam : sens de Dieu et dignité humaine.
-  1990 : à Bamako (Mali) : il parle aux jeunes de l’image de Dieu chez les Chrétiens et chez les musulmans, conjuguant deux approches fondées sur la Bible et le Coran.
-  1992 : Sénégal et en Guinée ; 1993 au Bénin : le pape continue sa Catéchèse islamo-chrétienne en invitant chrétiens et musulmans à vivre comme des partenaires pour le bien commun de tous, illustrant cela par un proverbe africain suggestif « une seule main ne peut ficeler un paquet. »
-  l’estime de l’Eglise catholique pour l’islam.au

-  1996 : en Tunisie : il rappelle l’une des conditions nécessaires pour le dialogue fructueux : il doit être animé par un vrai désir de connaître l’autre.
-  1997 : à Sarajevo : s’adressant aux représentants de la communauté musulmane, il appelle au pardon et à la réconciliation de toutes les communautés ethniques et religieuses.
-  2000 : année du grand jubilé :
-  en février : il rencontre au Caire le Cheikh Sayed Tantawi D’Al- Azhar : religion et paix vont ensemble ;
-  en mars : il est reçu par le grand Mufti de Jérusalem où il définit la religion, devant les responsables religieux juifs, chrétiens et musulmans, comme l’ennemie de l’exclusion, de la discrimination, de la haine, de la rivalité, de la violence et du conflit.
-  2001 : il est reçu pour la première fois dans une mosquée à Damas : il trace la voie pour l’avenir du dialogue interreligieux.

Toutes ces démarches ne sont pas restées vaines. En effet, à la suite de son hospitalisation, le roi du Maroc, Mohammed VI, a envoyé au Pape Jean Paul II le message en date du 26/02/05 dans lequel le Souverain exprime Sa profonde sympathie et Son soutien au Pape Jean Paul II et lui souhaite prompt rétablissement, priant le Tout Puissant de préserver sa Sainteté et de lui accorder santé et bonheur, afin qu’il puisse continuer sa noble action au service des idéaux humanitaires et pour le triomphe des causes du droit et de la justice et le rayonnement des valeurs de tolérance, de paix et de dialogue entre religions et cultures.

Par ailleurs le retentissement de la maladie et de la mort de Jean-Paul II dans le monde musulman où, depuis des siècles, on divise le monde entre fidèles et infidèles, cette reconnaissance pour les initiatives de ce pape pour rapprocher les fidèles de différentes traditions religieuses et toute l’humanité est le signe que des choses sont en train de changer et qu’un nouvel âge d’or pointe à l’horizon : une communion qui dépasse les barrières et met en œuvre le Royaume de Dieu.

2 – L’engagement des évêques du diocèse de Kasongo dans la voie de la cohabitation pacifique entre chrétiens et musulmans.

Nous l’avons rappelé dans la partie historique que depuis l’impulsion donnée par le concile Vatican II, les évêques du diocèse de Kasongo se sont véritablement engagés dans la voie de la reconnaissance de l’islam comme un partenaire incontournable. « Le dessein du salut englobe aussi ceux qui reconnaissent le Créateur et parmi eux, d’abord les Musulmans qui, en déclarant qu’ils gardent la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique et miséricordieux qui jugera les hommes au dernier jour. »( Lumen Gentium n° 16).

3 – Dans le plus grand nombre de pays d’Afrique noire, les communautés chrétiennes et musulmanes sont, en général, tolérantes l’une envers l’autre.

Il convient de se réjouir de cette tolérance mutuelle et de tout faire pour la maintenir. Et cette tolérance pourrait être attribuée à certains facteurs :

-  la tolérance religieuse semblerait être un élément caractéristique à l’Afrique noire, sauf quelques rares exceptions comme le Nord Nigeria, la Somalie et partiellement le Soudan.
-  dans les pays largement islamisés l’existence de petites communautés chrétiennes existant depuis longtemps, est, jusqu’à présent encore, un fait accepté. La nouvelle vitalité de l’islam pourrait amener dans plusieurs régions un changement d’attitude et une certaine intolérance qui pourrait se manifester progressivement par la limitation de la liberté religieuse des non-musulmans.
-  dans le milieu du diocèse de Kasongo, il s’agit encore d’un islam quelque peu libéral dans lequel on trouve facilement dans une même famille des chrétiens et des musulmans. Dans ce cas, la famille constitue le fondement de l’unité sociale et non la religion. Là où la religion constitue le fondement de l’unité sociale, il y a difficulté « sociale » de changer de religion et l’intolérance y règne en maître.

4 – La mise en honneur de la « palabre africaine » comme procédure de réconciliation.

A travers la palabre se constitue une mentalité, un état d’esprit qui ne conçoit pas la vérité sous un seul angle, met en scène le pouvoir, met en ordre une société et donne du sens au langage. Dans la palabre, la finalité n’est ni le dédommagement ni la sanction mais de renouer la relation. La palabre se sert du vrai pour rétablir la paix. Souvent on ne donne tort à personne mais on attribue le conflit à un mauvais génie… et tout le monde comprend bien que c’est une manière de dire pour ne pas blesser la partie accusée. Le vrai est parfois sacrifié à la paix et l’on peut ainsi masquer certaines vérités pour préserver l’harmonie sociale. La palabre met en vue la possibilité d’une tolérance active : elle indique que l’être de l’homme, avant d’être substance, est relation. (Voir le livre de Jean-Godefroy BIDIMA « La palabre. » Editions Michalon 1997).

Tels sont, à notre avis, quelques atouts pouvant jouer en faveur d’un éventuel dialogue et rencontre entre chrétiens et musulmans. Cependant le réalisme nous oblige à reconnaître que pendant un siècle au diocèse de Kasongo l’islam et le christianisme se sont trouvés face à face, chacun s’affirmant le dépositaire de la vérité ultime sur Dieu et sur l’homme. Cette dualité de situation a pénétré les esprits et les mentalités et pourraient être un obstacle au vrai dialogue, rappelant constamment une guerre latente par peur que la domination de l’un ou l’autre réduise à néant l’absolu sur lequel on a construit toute sa vie et toute sa croyance. Il nous paraît donc d’une grande importance d’avoir devant nous un certain nombre de défis que l’islam pose au christianisme, non comme des agressions, mais comme des questions qui dérangent et qui doivent amener les chrétiens à chercher à approfondir leur foi afin d’être en mesure de rendre compte de leur foi à ceux-là mêmes qui les interpellent. Le choix des défis n’est pas exhaustif, mais il est fait à titre d’illustration. Nous nous inspirons, pour le choix de ces défis, de l’article de Christian DUQUOC : « Défis de l’islam au Christianisme » paru dans le bulletin « EL KALIMA. » traitant du dialogue entre chrétiens et musulmans et édité en Belgique. (juillet 2005)

II. QUELQUES DEFIS DE L’ISLAM AU CHRISTIANISME

Globalement, nous devons reconnaître que le passé fortement conflictuel a laissé des traces profondes dans la conscience chrétienne comme dans la conscience musulmane. En effet, le réflexe relationnel entre chrétiens et musulmans fut, non d’approfondir ensemble les affirmations centrales de la Bible et du Coran appelant à reconnaître tout ce qu’ils avaient en commun : – foi au Dieu unique, juste et miséricordieux, Créateur de l’Univers ; – conviction que l’existence humaine, notre grandeur et notre fragilité, nos joies et nos détresses, notre mort, ne trouvent leur sens ultime qu’en Celui dont nous venons et vers lequel un jour nous retournerons, mais la polémique a été comme le mot d’ordre dans les relations entre chrétiens et musulmans. C’est dans ce contexte que nous situons les quelques défis suivants :

1 – La naissance post-chrétienne de l’islam justifie sa prétention à clore la révélation historique.

Du coup, cette religion affirme opérer la synthèse des apports précédents et en corriger les déviations. Ceci demeure une question redoutable pour la foi chrétienne dont les écritures saintes se closent avec le témoignage porté à la Résurrection de Jésus. Le Christ étant la parole définitive de Dieu met le point final au mouvement de la révélation. Du coup, l’islam met en porte à faux l’affirmation la plus forte de la foi chrétienne : le Christ, en vertu de sa filiation et de sa résurrection est l’unique Seigneur et Maître de l’histoire. Et si Vatican II affirme que ce qu’il y a de bon et de vrai dans cette religion ne contredit pas le chemin ouvert par le Christ, quel sens chrétien attribuer à cette irruption non programmée par la Bible ? Ceci mérite approfondissement chez les chrétiens pour mieux répondre à l’interpellation musulmane.

2 – La rigueur monothéiste de l’islam rejette la compromission du Dieu biblique avec l’histoire.

L’islam est né au moment où entre chrétiens s’était instauré un grand débat au sujet de la nature du Christ avec une diversité d’opinions dans l’Eglises : nestorianisme, monophysisme, orthodoxie définie par le concile de Chalcedoine en 451, etc…Des interprétations contradictoires et des brisures doctrinales portant sur Dieu et sur le Christ ont finalement appelé l’islam à paraître comme un contre-pouvoir du christianisme et à ramener Dieu à sa solitude et à sa plénitude originaires hors de l’histoire : c’est le monothéisme rigoureux. Dieu n’appartient pas à l’histoire, il en est le maître sans compromis en opposition à la maîtrise de l’histoire par le ressuscité qui se définit par l’acceptation de l’humiliation : être le serviteur jusqu’à la mort injuste. Cette dialectique de l’alliance est récusée par l’islam comme errance sur le vrai visage du Dieu et la révélation reprise par l’islam est moins dérangeante que celle annoncée par le christianisme.

3 – La simplicité dogmatique et morale de l’islam rompt avec la complexité du christianisme.

Les dogmes chrétiens, tels qu’ils ont été élaborés pour l’essentiel dans les quatre premiers siècles et discutés de façon subtile ensuite dans un langage philosophique scolastique et cartésien ont fini par faire du christianisme une religion à deux vitesses : un aspect savant et jouissant du privilège de l’inaccessible au peuple ordinaire, et un autre aspect populaire ( culte des saints, confiance très forte à Marie comme pour atténuer le jugement de Dieu avec sa tendresse et sa maternité). Tout cela a amené l’islam à simplifier deux dogmes fondamentaux : celui de l’incarnation et celui de la trinité.

La morale soulève de problèmes identiques : elle est relativement simple dans le Coran en ce sens qu’elle reprend les données du décalogue et représente une sorte de morale naturelle accoudée à quelques interdits et prescriptions rituelles. Tandis que la morale chrétienne veut articuler une morale naturelle empruntée au décalogue et un idéal de perfection dont les Béatitudes en sont l’expression. Bien plus, un signe sépare nettement le christianisme de l’islam et, nous pouvons même ajouter, de la culture africaine profonde assoiffée de fécondité, il s’agit du célibat pour le royaume présenté en vue du règne du futur et pourrait tendre à insinuer une certaine méfiance à l’égard de ce monde présent. L’islam, tout comme le judaïsme et la culture africaine, voit dans la procréation une dynamique correspondant à la bénédiction de Dieu sur le monde : « Croissez et multipliez-vous. » De nombreux croyants chrétiens africains estiment que la morale chrétienne officielle est trop rigoriste en matière de sexualité ( dénonciation du divorce, de la polygamie) pour un peuple qui vient à peine d’entrer dans la culture basée sur des principes et des valeurs fondés sur le message du Christ. Il n’en reste pas moins que tant sur le dogme que sur la morale, l’islam paraît une simplification de la complexité chrétienne et donne ainsi un pouvoir de séduction très fort auprès même des populations gagnées au christianisme. A titre d’illustration, au lendemain de l’indépendance, beaucoup d’enseignants des écoles catholiques sont devenus des polygames comme pour réagir contre les rigueurs du christianisme. Il en fut de même au lendemain de la mesure de nationalisation de toutes les écoles catholiques par le régime de Mobutu en 1974.

Il découle de cette brève présentation des défis de l’islam au christianisme que la pastorale de dialogue et de rencontre entre chrétiens et musulmans est une aventure qui n’est pas dénuée de risques. Mais que serait donc une rencontre de l’autre qui n’accepterait pas les risques inhérents à toute démarche d’altérité ? Il ne faut donc pas se leurrer, le surgissement d’une telle nouveauté dans le paysage pastoral de l’Eglise catholique au diocèse de Kasongo n’ira pas sans un certain dépaysement avec, d’une part, tous les dangers que peut comporter une situation de vulnérabilité : peurs, replis identitaires, crispation possessive sur ses avantages acquis, rejet de l’autre à partir de visions sommaires et de globalisations hâtives, etc…, et, d’autre part, ces défis sont pour les chrétiens de cette jeune Eglise d’Afrique de se formuler des questions internes sur la portée du christianisme qu’ils ont adopté et de se le réapproprier d’une manière plus adulte et plus responsable. Ainsi, plus on rencontre l’autre plus on approfondit sa propre identité. Finalement, le dépaysement que nos communautés chrétiennes auront à vivre si elles s’engagent dans la rencontre avec les musulmans ne pourra se vivre que dans un approfondissement constant de leur fidélité au Christ. Il y a même lieu d’espérer que cette aventure de l’expérience rude de l’altérité avec les musulmans peut constituer pour une jeune communauté chrétienne un lieu de conversion profonde, car seul le Christ peut la maintenir constante et vigilante dans l’ouverture et la volonté de dialogue malgré et par delà les contradictions qu’elle aura à vivre. La rencontre avec l’islam ne se limite pas au domaine de la réflexion et des dogmes mais elle s’effectue aussi et surtout dans la vie ordinaire et nous devons y porter notre attention.

III. LES LIEUX CONCRETS DE LA RENCONTRE QUOTIDIENNE ENTRE CHRETIENS ET MUSULMANS ; Au temps fort de l’inimitié entre chrétiens et musulmans, Kasongo possédait deux cités l’une propriété privée des chrétiens (KAUTA) et l’autre domaine des musulmans (NGENE). Mais progressivement surtout après l’indépendance, ce clivage s’effaça quasi spontanément.

Aujourd’hui à Kasongo, chrétiens et musulmans se côtoient dans la rue et partout ailleurs. Ce sont donc là les premiers lieux de rencontre avec l’islam qu’il nous faut évangéliser.

1 – Le milieu familial :Il est rare de trouver à Kasongo une famille qui n’a pas de membres appartenant aux deux religions. Certaines familles musulmanes s’opposent encore à la conversion d’un de leur membre au catholicisme sinon la tolérance devient la nouvelle attitude quasi générale. Catholiques et musulmans doivent, dans ce cadre familial, apprendre à laisser libre la pratique de la foi. Le chrétien en particulier doit montrer le fait que la religion chrétienne ne divise pas mais qu’elle unit, et qu’elle ne diminue pas non plus l’affection et le dévouement à l’ensemble des membres de la famille, mais que la diversité des religions devrait plutôt constituer une richesse d’apport spirituel. Le chrétien devra user de beaucoup de prudence, car le milieu familial est celui où les heurts peuvent être les plus violents et entraîner des ruptures dramatiques et des rancœurs les plus durables.

2 – L’école : Alors qu’autrefois les musulmans interdisaient à leurs enfants l’accès aux écoles des missionnaires, depuis l’accession du pays à l’indépendance et la promotion de l’élite locale dans les fonctions administratives et autres, les élèves musulmans constituent à l’heure qu’il est la majorité des élèves dans les écoles conventionnées catholiques. Plusieurs raisons militent, chez les parents musulmans, en faveur de l’envoi de leurs enfants dans les écoles catholiques : la proximité de l’école, la réputation de l’école ainsi que l’expérience reconnue des qualités éducatives des écoles catholiques depuis bien longtemps. L’école peut représenter une importante contribution au dialogue et à la rencontre fraternelle entre chrétiens et musulmans : la proposition de valeurs évangéliques de vie, l’éducation morale et spirituelle, le dialogue et l’amitié entre les élèves de confession différentes contribuent au développement du Royaume de Dieu. L’école catholique qui reçoit un nombre majoritaire d’élèves musulmans devra considérer avec attention le mode d’apostolat à mener, car c’est une occasion providentielle dont les jeunes peuvent tirer profit pour abandonner leurs préjugés réciproques, apprendre à s’estimer et à se respecter mutuellement, afin de promouvoir ensemble, plus tard, pour leurs compatriotes et pour tous les hommes, la justice sociale, les biens moraux, la paix et la liberté.

3 – Les mariages mixtes. Beaucoup d’évêques africains hésitent à permettre le mariage entre chrétien et musulman. Ceci est normal vu le climat de conflit et d’opposition qui a prévalu dans les relations islamo-chrétiennes. Il nous semble que cette attitude pourrait changer si une action pastorale intense est menée auprès des catholiques et auprès des musulmans pour lever les incompréhensions et créer la confiance mutuelle.

Ceci appelle d’une manière générale une pastorale de la formation à la mentalité pouvant amener chrétiens et musulmans à cohabiter pacifiquement dans le respect de leurs différences.

IV. FORMATION A LA MENTALITE DE LA COHABITATION PACIFIQUE

Plusieurs phénomènes rendent caduque et inadéquate la conception selon laquelle la cohésion d’une société est conditionnée par l’établissement d’une religion pouvant fournir des valeurs communes et un regard unifié sur le monde, sur l’homme et sur Dieu. La réalité de nos sociétés contemporaines où tend à dominer la montée de la mondialisation ne continue pas moins à poser au premier chef la question de la pluralité tant sur le plan politique, culturel que religieux. Dans l’encyclique Ecclesiam suam, le Pape Paul VI invite l’Eglise à se faire conversation avec tout homme et tous les hommes. L’invitation au dialogue et à la rencontre devient un impératif plus large que le seul dialogue inter-religieux.. Car, pour un chrétien, le Salut n’est aucunement lié à une appartenance religieuse, ni à une pratique sociale ni à l’observance de rites. Le salut est un acquis par Jésus Christ dans son mystère pascal, un salut offert et mis à la disposition de tout homme par pure grâce et dans l’épaisseur de son expérience humaine. Former à la mentalité du dialogue c’est situer l’homme dans cette perspective de la recherche du salut comme rencontre, au niveau de notre expérience humaine particulière, de ce qu’elle a de constitutive et de vitale. Il s’agit donc du dialogue comme dialogue de salut, non pas au titre de sa forme ou de son contenu religieux seulement, mais dans la mesure où – et seulement où – il concerne les éléments fondamentaux du devenir humain.

Ainsi former à la mentalité du dialogue sous tend l’acquisition des attitudes suivantes : - une attitude évangélique :

C’est partout qu’on est convaincu de la nécessité d’adopter envers l’islam une attitude faite de respect, d’écoute de l’autre et d’un souci de se comprendre mutuellement dans le respect des diversités. Un homme à la mentalité de dialogue se caractérise par son ouverture. Le chrétien devra donner de l’Eglise son vrai visage et intégrer dans l’image qu’il en donne son caractère composite qui fait place à tous les talents et utilise pour son œuvre l’universalité de ses membres. Saint Paul aime à nous la présenter comme un corps organique et vivant, au progrès et à la bonne marche duquel contribuent tous et chacun des membres dans leur propre sphère. Il n’est pas un seul homme qui n’ait reçu un don particulier destiné au bien de l’ensemble. Pour parvenir à cette formation de la mentalité du dialogue, nous privilégions l’information mutuelle entre chrétiens et musulmans sur la spécificité de leur foi respective. Malheureusement cette information manque souvent et parfois gravement. Au grand séminaire de Kasongo a été introduit un cours sur l’islam, mais il reste un cours livresque et théorique. Il faudrait envisager un contact plus suivi avec les musulmans locaux et la découverte de leur charisme propre, ce qui pourrait amener le musulman à s’éveiller à la présence enrichissante et constructive de son frère chrétien marqué par une autre tradition religieuse. Cette formation reçue au grand séminaire permettra aux prêtres de demain d’éclairer à leur tour les chrétiens qui, trop souvent hélas, sont comme perdus par les attaques faites par leurs frères musulmans qui sont habituellement peu au fait de ce qui vivent les chrétiens. C’est la raison d’être du projet de création d’un Centre de rencontre et de dialogue islamo-chrétien que nous préconisons d’ouvrir à Kasongo.( voir Annexe). - un témoignage de foi : La valeur évangélique du témoignage a été soulignée de tout temps depuis que Jésus a dit à ses apôtres : « Vous serez mes témoins. ». Dans Evangelii Nuntiandi, Paul VI déclarait ceci : « Pour l’Eglise, le témoignage d’une vie authentiquement chrétienne… est le premier moyen d’évangélisation. »( n° 41). Vivant sous les yeux des non-chrétiens, les chrétiens représentent pour eux l’Eglise. Et nos frères musulmans ayant une idée vague mais selon laquelle le christianisme comporte une morale sévère, ils regardent du même œil critique les chrétiens pour voir leur crédibilité. Saint Paul n’en avertissait-il pas déjà les chrétiens de son temps quand il leur disait qu’ils étaient en spectacle aux hommes ! ( 1 Co 4,9). Par ailleurs et comme nous l’avons signalé plus haut, l’islam ne donne pas toujours une grande importance au dogme mais attache une véritable importance à la morale. Celui qui cherche à connaître une religion apparaît souvent soucieux de découvrir la règle de vie qui lui permette une élévation morale supérieure. A la manière de Confucius qui disait que le ciel n’a ni voix ni odeur, il nous faut éviter donc de traiter de ce qui dépasse notre intellect et veiller seulement à suivre la volonté du Ciel gravée en notre nature d’homme. Pour découvrir le christianisme par le dialogue, le musulman a besoin de le voir à l’œuvre dans la vie des chrétiens, suivant d’ailleurs le mot du Christ : ; « On connaît l’arbre à ses fruits. »

La formation à la mentalité du dialogue nous amène à repenser notre pastorale et le vécu quotidien de notre église ainsi que de notre christianisme : La morale humaine, du point de vue théorique, est plus ou moins la même d’une religion à l’autre. La différence essentielle, dans la recherche du bien et de la vertu, est que dans les religions humaines cette tendance est anthropocentrique, visant essentiellement à la culture, à l’élévation de l’homme, et, d’autre part, cherchant à se réaliser par l’effort humain et les seules ressources de l’homme. Chez les croyants des religions révélées, au contraire, tout est centré sur Dieu : de lui vient la loi, mais une loi qui n’est autre que celle qu’il a gravée dans notre propre nature. Cette loi a certes aussi pour effet de nous grandir et même de nous diviniser en quelque sorte par notre témoignage du détachement, du don de soi aux autres et plus spécialement aux déshérités, au soulagement des misères de ce monde, l’analphabétisme, la faim, la guerre et tous les maux qui accablent notre monde et qui le rendent inhumain et peu habitable.

- un témoignage de charité et de pardon

Ce témoignage est certes rendu par toutes les œuvres de charité, mais il doit surtout l’être – dans le contexte actuel de l’Afrique divisée par les guerres et la sauvegarde des identités ethniques et régionales – dans la recherche de l’union, de la fraternité et de la solidarité entre les hommes. C’est l’union des premiers chrétiens qui édifiait ceux qui en étaient témoins et gagnait la sympathie à une doctrine capable de réaliser une telle entente d’amour entre des hommes marqués par des différences culturelles, sociales et raciales. Aujourd’hui, cette recherche d’union ne peut plus se limiter au cercle étroit de notre tradition religieuse, mais il faut qu’elle vise à étreindre tous les hommes, en commençant bien sûr par une plus grande entente entre chrétiens dont la séparation constitue toujours un scandale aux yeux des non-chrétiens. Aujourd’hui également, cette recherche de l’union entre tous les hommes passe nécessairement par le pardon sincère et l’oubli d’un passé conflictuel qui a marqué les rapports entre chrétiens et musulmans partout dans le monde et particulièrement dans le diocèse de Kasongo. Et ce pardon doit porter le nom de tolérance. Jésus nous a avertis qu’il y a, dans la maison de son Père, de nombreuses et diverses demeures ( Jean 14,2). Nous ne pouvons donc plus continuer à envisager d’uniformiser, de standardiser et d’homogénéiser ce que Dieu avait déjà voulu varié et complémentaire pour le faire correspondre aux besoins et capacités de tout homme, de tout peuple et de toute race et culture. Ce souci d’avoir sur chacun le regard même de Dieu, déjà essentiel dans la direction des âmes chrétiennes, l’est encore plus lorsqu’il s’agit de religions et de cultures diverses.

- un témoignage de joie et de bonheur

Le détachement sincère et le maintien de la paix des cœurs comme finalité de la mentalité du dialogue doivent nous amener à cette attitude de joie et de paix. Ce que nous annonçons est une bonne nouvelle capable d’être un sujet perpétuel de joie pour tous les hommes. Si donc nous comprenons bien l’importance d’acquérir une telle mentalité et de vivre à fond notre foi, cette joie, fruit de la paix qui vient de Dieu, rayonnera en nous et frappera la vue de ceux au milieu desquels nous vivons. Ensuite, à cette joie issue de notre propre foi, nous devons ajouter la joie qui nous vient de la découverte des autres religions : savoir que tout n’est pas mauvais dans ce que vivent nos frères et nos sœurs des autres traditions religieuses et spécialement les musulmans, que tout n’y est pas immoral ; qu’il y a même des choses assez voisines de ce que nous trouvons dans le christianisme. Rien d’étonnant dès lors que Dieu est le créateur de tous les hommes, qu’il leur a donné à tous la même nature humaine et qu’il a gravé dans leur cœur sa marque et sa loi qui les poussent tous à le chercher par des voies diverses. Ces ressemblances serviront de pierres d’attente ménagées par Dieu pour la tâche de la rencontre et du dialogue à entreprendre.

EN GUISE DE CONCLUSION :

La cohabitation pacifique entre chrétiens et musulmans au diocèse de Kasongo est possible. Mais à condition d’entrer dans la mentalité que Jésus – ce personnage respecté et vénéré également par nos frères musulmans – recommandait à ses disciples quand ces derniers avaient rencontré un accueil hostile et demandèrent à Jésus de faire tomber le feu du ciel sur les endurcis, il leur dit : « vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. ». Il y a donc une mentalité requise pour aboutir à la cohabitation pacifique entre chrétiens et musulmans dans notre Eglise particulière de Kasongo :

-  Esprit d’humilité : un excès de confiance en nous-mêmes nous rend des fonctionnaires de Dieu, durcit nos cœurs sur une méthode apostolique, la nôtre, et entrave celle de Dieu. Bien plus, l’humilité pourra nous libérer de notre tendance naturelle vers le concept de supériorité du fait que, seuls, nous croyons détenir la vérité et la certitude de la révélation tandis que les autres nous semblent tâtonner dans les ténèbres et l’erreur.

-  Esprit d’appréciation et d’estime : il y a du bien en tout homme et il y en a aussi dans toute religion parce qu’elle est humaine et que tout ce qui est humain garde l’empreinte divine originelle. Il n’est besoin, pour nous en rendre compte, que de nous habituer à tourner nos regards vers le lumineux, le beau, le noble, le grand, au lieu de nous appesantir comme d’instinct vers ce qui nous divise et nous oppose et nous pousse le plus souvent à diaboliser l’autre. S’il est un point dans lequel l’islam peut nous servir d’exemple et de stimulant, c’est peut-être le zèle, parfois trop assoupi chez nous, pour la conservation de son trésor spirituel. L’islam est pareil à quelqu’un qui, pour se procurer le feu, se heurte aux pires difficultés et veille avec une attention constante et amoureuse et jalouse sur la braise de son foyer, tandis que, s’il suffit de frotter une allumette pour faire jaillir la flamme, on perd un peu de vue la conscience de l’importance du feu.

-  Esprit de juste discernement : reconnaissant toujours la part de bien avant de condamner. Saint Paul a commencé par louer les Grecs pour leur souci d’honorer Dieu avant de blâmer leur idolâtrie. Plus délicatement encore, Jésus, parlant à la samaritaine lui dit : « Tu as dit la vérité en répondant que tu es sans mari…, en cela tu as dit vrai. »(Jean 4,17-18). Toute condamnation injustifiée et prétentieuse révolte et ferme le cœur ; toute personne possède une vive conscience de la part du bien dans son héritage et n’accepte jamais de le voir méconnu.

-  Esprit de patience : Dieu a son heure qui ne correspond pas toujours à nos heures. Mais il ne s’agit point d’une attente passive mais d’une attention active toujours prête à saisir l’occasion providentielle mais aussi occupée à la préparer sans jamais la brusquer.

-  Esprit surnaturel : ne jamais oublier que, quelle que soit la forme extérieure de notre action apostolique, nous sommes les ouvriers de Dieu et les instruments de son agir. Il ne suffit plus que nous soyons convaincus unilatéralement nous-mêmes du caractère divin de notre travail, il nous faut aussi convaincre les autres, les amener à une vraie prière d’action de grâces, à un vrai contact avec Dieu pour obtenir de lui ce qui passe leur force.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE :1. ABEMBA J. « Pouvoir politique traditionnel et islam au Congo oriental. ». 2. ABEMBA J Cahiers du CEDAF, février 1971. 3. ABEMBA J « Le mode de production lignager face à la traite arabe et à la colonisation. Le cas des collectivités locales au Maniema. » Cahiers du CEDAF,juin-juillet 1979. 4. AGAMBA A. « Les Musulmans de la région de Kabambare : genèse, évolution, marginalisation d’une communauté (1858- 1964). » Mémoire de graduat en histoire et sciences sociales, ISP/Bukavu 1982. 5. ASSAN K « Les formations socio-économiques du Maniema et leur évolution sous l’impact des Arabo-Swahili (1830-1930). » Thèse de doctorat en Sciences Sociales. Université Libre de Bruxelles, 1987. 6. BUYUNI WA MWAMBA I « Les arabo-swahili dans le Bukwange. Pénétration, installation et conséquences (1860-1933). »Mémoire de licence en histoire, ISP/Bukavu. 7. LAZZARATO L « L’islam à Kasongo. » Missionnaires d’Afrique sud-est Congo, 2001. 8. KIPAKA B.M. « L’urgence du dialogue islamo-chrétien. Cas du diocèse de Kasongo. » Travail de fin de cycle. Grand Séminaire de Théologie Murhesa-Bukavu 1998. 9. SHABANI T.M. « La zone de Kasongo, foyer de tension. Essai d’explication des faits (1959-1965). » Mémoire de licence en histoire. ISP/Bukavu. 10. TATA K.P. « Non-sens du sens et sens du non-sens. L’idéo-logique éducative de l’Eglise catholique au Zaïre et le ‘ludique’ scolaire zaïrois. » Thèse de doctorat en sciences de l’éducation. Université de Paris VIII, 1983. 11. NOMANYATH MWAN – A- MONGO D. « Les Eglises de réveil dans l’histoire des religions en République démocratique du Congo. Questions de dialogue œcuménique et interreligieux. » Thèse de doctorat en histoire des religions et analyse des phénomènes interculturels. Université de Lille III-Charles de Gaulle Lille 2005. 12. FITZGERALD M. « Dieu rêve d’unité. Les catholiques et les religions : les leçons du dialogue. » Bayard 2005. 13. ABUL A’ LA MAUDOUDI : « Comprendre l’islam. » KHURSHID AHMAD 19720. 14. DUPONT A.L. « Atlas de l’islam dans le monde. Lieux, pratiques et idéologie. » Autrement 2000. 15. C. van NISPEN TOT SEVENAER : « Chrétiens et Musulmans, Frères devant Dieu ? Ed. Atelier 2004. 16. SECRETARIAT POUR LES NON-CHRETIENS : « Vers la rencontre des Religions. Suggestions pour le dialogue. » Typographie polyglotte Vaticane.1967. 17. MERTENS V. : « La nouvelle vitalité de l’islam en Afrique Noire et ses implications pastorales. » Aide à l’Eglise en Détresse. Königstein 1 1980. 18. J. MICKSCH et MILDENBERGER « Chrétiens et Musulmans, un dialogue possible » Fédération Protestante de France 1983.

DOCUMENTS DE L’EPISCOPAT DE France :

-  Janvier 1994 : Evolution de la pensée récente de l’Eglise catholique sur la rencontre des religions.
-  Avril 1999 : Catholiques et Musulmans. Fiches pastorales.
-  Octobre 1999 : Catéchumènes venant de l’islam
-  Mai 2004 : Les mariages islamo-chrétiens
-  Juin 2004 : Quand l’étranger frappe à nos portes.
-  Juin 2004 :Vivre ensemble : Elèves musulmans en Ecole catholique

PERIODIQUES :

-  Se Comprendre : 7, rue du Planit 69110 Sainte-Foy-Les-Lyon
-  Chemins de Dialogue : 11,impasse Flammarion, 13001 Marseille
-  El Kalima : bulletin de dialogue entre chrétiens et musulmans. Rue du Midi 69- 1000 Bruxelles.

DICTIONNAIRES ET ENCYCLOPEDIES :

-  « Encyclopédie de l’islam. » Editions Leyde ( Pays-Bas) 1960
-  « Dictionnaire historique de l’islam. » PUF 1996
-  « Dictionnaire de l’islam. » Brepols 1995
-  « Dictionnaire encyclopédique de l’islam. » Bordas 1991
-  ROBINSON F ; « Atlas de l’islam depuis 1500. » Fanal Paris 1987


À propos de kakaluigi

Agé de 66 ans, avec 35 ans passés en Afrique dans la République Démocratique du Congo comme missionnaire. Engagé dans l'évangélisation, le social et l'enseignement aux écoles sécondaires. Responsable de la Pastorale de la Jeunesse, Directeur du Bureau Diocésain pour le Développement (BDD), Directeur d'une Radio Communnautaire et membre du Rateco.

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