Guy De Boek répond:
D’après Mr. Abtan, le flou serait la caractéristique première du discours négationniste. Je trouve que c’est inquiétant pour lui, qui pourtant commence par « Soyons précis », car il fait un large usage de ce flou et en maints points de son exposé, on voit un épais nuage de brouillard descendre très opportunément pour cacher l’un ou l’autre détail qu’il serait incommode de faire cdrer avec son exposé. Ainsi, « avant d’être chef de l’Etat rwandais, Paul Kagame a été un chef de guérilla ». Précisons un peu : depuis 1990, il menait une guerre civile contre le gouvernement d’Habyarimana et en 1994, il était engagé, comme d’autres composantes du paysage politique rwandais dans un processus de dialogue censé mettre fin à et cette guerre. Il a rompu ses engagements et « à la tête du Front patriotique rwandais il a pris le pouvoir à Kigali ». Ce faisant, il s’est écarté du processus d’accès pacifique au pouvoir que l’on s’efforçait d’instaurer. La justification de son action est qu’en s’emparant du pouvoir par la force, il « mettait fin au génocide qui se déroulait sous l’impulsion des forces politiques qui dirigeaient alors le pays ». Ce qui est clair, c’est qu’au deuxième paragraphe de son texte, déjà, Mr. Abtan pose comme des faits avérés et incontestables deux postulats du Credo du FPR : 1° Il y a eu un génocide. 2° Il a eu lieu sous l’impulsion des forces politiques proches d’Habyarimana, plus particulièrement de son beau-frère, généralement désigné comme animateur de l’hypothétique Akazu. (On voudra bien noter que des deux points, le 2° est le plus important, parce que sans un lieu de décision central, il n’y aurait pas de raison de prétendre qu’il y a eu un seul génocide. Et sans lieu de décision et d’organisation, il n’y aurait pas de génocide du tout, la définition de ce crime étant liée à la préméditation).
Venons-en au nœud de l’article : « dire, comme on l’entend de plus en plus depuis la parution de ce rapport, que ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 est « trop compliqué » pour en parler publiquement avec clarté, qu’il faut attendre que les événements politiques actuels soient analysés avec la distance du temps pour affirmer la simple vérité historique du génocide, que tout ça, finalement, n’est pas si clair qu’on voudrait bien nous le dire, et donc qu’il est délicat de qualifier de génocide le meurtre collectif et organisé de quelque 800 000 Tutsis entre avril et juillet 1994, c’est participer du renforcement du discours négationniste ».
« Depuis la parution de ce rapport » (du HCDH de l’ONU) est inexact. Depuis 1994, des thèses que MM. Kagame et Abtan qualifieraient de négationnistes (car, pour eux, est négationniste ou même génocidaire tout qui n’admet pas ce qui pour Kigali est la Loi et les Prophétes : un génocide et un seul, organisé par l’introuvable Akazu), ont été avancées, non seulement par Pierre Péan, mais par diverses autres personnes. Il est vrai qu’avec le rapport HCDH, et la sortie d’un livre de Mr. Péan, les évènements d’Afrique Centrale dont les massacres rwandais de 94 ont connu un renouveau d’attention médiatique. Il est toutefois étrange qu’un auteur prônant le « dialogue des mémoires » et membre de « SOS Racisme », comme Benjamin Abtan se plaigne de voir l’attention se tourner vers le souvenir d’un crime abominable et certainement inspiré par des sentiments relevant du racisme. S’il y a un fait qui a relancé l’attention des négationnistes, ce n’est ni le rapport de l’ONU, ni la parution de la dernière œuvre de Pierre Péan. C’est la constatation qu’à Arusha, le TPIR a dû conclure le procès de Théoneste Bagosora, le dernier prévenu de « planification de génocide » par un acquittement pour ce chef d’accusation. On se retrouve donc dans une situation juridique insoutenable : un crime sans coupable. Les prévenus poursuivis pour la planification du « génocide » ont été acquittés et l’Akazu est plus que jamais un fantôme, un ectoplasme. Il est donc légitime à partir de là de poser deux questions (et je dis bien questions, ou si l’on veut, hypothèses d’enquête.) « N’y aurait-il pas eu plus d’un génocide ? » et « Sans Akazu, donc sans rien qui témoigne de la préméditation, peut-on encore parler de génocide ?»
Et qui a dit « qu’il faut attendre que les événements politiques actuels soient analysés avec la distance du temps pour affirmer la simple vérité historique du génocide » ? Ceux qui remettent en question non les faits mais leur interprétation unilatérale n’ont cessé de réclamer des enquêtes, pour la simple raison que les témoins vieillissent et sont mortels, et n’ont cessé de se heurter à des obstacles mis par le pouvoir rwandais ou à ses tentatives pour orienter toute recherche dans la « juste ligne » de sa thèse.
Et quels faits ? « Le meurtre collectif et organisé de quelque entre avril et juillet 1994 » ? On est plus prudent à Kigali, où l’on évoque le meurtre de 800 000 personnes, Tutsi et Hutu modérés. Les négationnistes affirmeraient qu’il est « délicat de le qualifier de génocide ». Là, Mr Abtan joue sur les mots, et d’une manière qui n’est pas bien belle car, s’agissant précisément de victimes et de massacres, il est difficile d’être simplement comique. Le mot « génocide » a plusieurs sens. Notamment un sens populaire et un sens juridique. Dans le langage populaire, il est assez commun de parler de génocide dès qu’un massacre prend de grandes proportions, surtout si la nouvelle s’accompagne d’images de charniers ou de cadavres en tas. On l’emploie alors comme pratiquement interchangeable avec « massacre », « tuerie », « hécatombe » ou « boucherie ». On parlera alors aussi, par exemple, d’homicide, de meurtre ou d’assassinat, alors que dans le langage juridique, ce n’est pas la même chose ! Dans ce même langage juridique, « génocide » a lui aussi un sens précis, qui inclut l’idée d’extermination d’un groupe ethnique bien défini, ainsi que celle de préméditation. Dans ce dernier sens (qui est bien sûr celui où l’on emploie le mot lorsqu’on remet en cause le discours officiel imposé par Kagame) où il renvoie à la définition en Droit d’un crime précis, il appartient à une catégorie de mots avec lesquels, si on suivait Mr. Abtan, on ferait du « négationnisme » tous les jours, car il ne s’en passe pas un sans que, quelque part, un tribunal décide de « requalifier » des faits, de décider, par exemple, que tel crime, jusque là qualifié de « meurtre » sera jugé comme « homicide ». Jouant sur cette équivoque, l’auteur veut donner l’impression que tous les critiques de la thèse de Kagame nient purement et simplement le massacre. Alors qu’ils se bornent à constater que 800 000 victimes, Tutsi et Hutu modérés, cela fait un massacre rwandais, et certainement un des plus grands crimes politiques de l’histoire, mais pas un génocide et que, l’Akazu s’étant avéré plus évanescent que le vaisseau fantôme, la préméditation, indispensable pour qu’il y ait génocide, n’est pas établie.
Comme mon tempérament m’incline à détester faire des critiques en forme de démolition, je dirai avec soulagement que je suis pleinement d’accord avec Mr. Abtan lorsqu’il écrit que le « flou » « empêche la transmission de la connaissance historique de l’événement, perpétuellement remise à plus tard, alors que les voix de certains témoins directs s’éteignent avec leurs disparitions…, il sert à couvrir les responsables,… profite à ceux… qui portent une responsabilité dans la préparation, l’organisation ou la perpétration du génocide et qui cherchent à se soustraire à l’examen de celle-ci » et qu’il faut « que la vérité historique soit dite avec force et que la justice soit faite ».
Il faut, avant la disparition des témoins, se livrer aux enquêtes, notamment celles que voulaient entreprendre Carla del Ponte ou Naveneteen Pilay, qui ont été entravées par le gouvernement de Kagame. Il faut que cessent les intimidations qui consistent à traiter de « génocidaire » des gens qui en 1994 n’avaient même pas l’âge de raison, mais se trouvent être d’un autre avis de Kagame. Il y a surtout la vérité historique qui doit être dite avec force et la justice qui doit être faite à propos de l’ensemble de crimes monstrueux qui a endeuillé le centre de l’Afrique au tournant du siècle, et dont les massacres du Rwanda, entre avril et juillet 1994, ne sont qu’un épisode. Ces événements, pour la seule RD Congo ont fait plusieurs millions de morts. Il faudra bien qu’un jour en parle… même si cela nuira sans doute un peu à la réputation de Kagame.
Pour Dialogue des Peuples »
Guy De Boeck










20 novembre 2010
Au fil des jours