La corruption en République Démocratique du Congo : Comment faire pour y mettre fin ?

16 juin 2011

Actualités

 

 Par Maître Jean Claude KATENDE : Coordonnateur National de
la Campagne Publiez Ce Que Vous Payez en République Démocratique du Congo (jckatende@yahoo.fr). 

1.      Introduction   

La corruption est un problème  qui touche tous les pays et particulièrement les pays en développement.  Ce phénomène, s’il existe dans certains pays en petites proportions, en République Démocratique du Congo, il a atteint des proportions inquiétantes. La grande et la petite corruption  sont pratiquées  et tolérées  par tous. La corruption est devenue un mode de vie. 
La   Conférence Episcopale Nationale du Congo, en 2008,  décrit bien les choses quand elle dit : «… La corruption   atteint des niveaux  inquiétants et insoutenables. Cela  nous concerne en tant  pasteurs. Aujourd’hui n’importe quel service se vend et s’achète en toute conscience.  Même ceux qui se considèrent chrétiens  ne se gênent plus pour demander à être rétribués afin de prendre des décisions politiques, économiques, judiciaires,  voire académiques… la corruption fixe désormais  les normes de vie et d’action sociopolitique en RD Congo ».

 

Ce tableau  alarmant ne peut laisser les militants de la transparence indifférents. La société congolaise est piégée par la corruption et notre avenir en tant que peuple est promis par ce mal. 

La  corruption prive  le Gouvernement des moyens nécessaires à l’amélioration des conditions de vie des citoyens. L’argent obtenu au moyen de la corruption  est affecté à des fins personnelles, alors qu’il pouvait  servir à construire des routes, écoles, hôpitaux,  à créer les services de base,  à donner de l’eau courante et l’électricité aux populations. 

 Vue sous cet angle, la corruption a une incidence négative sur la promotion et la protection des droits de l’Homme. 

Pour  mettre fin à cette pratique nocive, les autorités congolaise ont pris certaines initiative pour lutter contre la corruption (Initiative de Transparence des revenus des Industries Extractives,  l’engagement du Président de la République par son discours d’investiture du   de décembre 2006, de combattre la corruption et à sanctionner ceux qui s’y donnent,  la  mise en place de la stratégie nationale anti corruption,
la tolérance Zéro…), mais elles se heurtent à une forte résistance des réseaux maffieux qui existent à tous les niveaux.   

Malgré l’engagement de quelques personnes et  l’appui de la communauté internationale,  les  résultats  produits par ces initiatives sont très faibles. Plus il y a des initiatives contre la corruption, plus la situation s’empire, au  point où  tout le monde se demande s’il est encore possible de supprimer ou de réduire la corruption en République Démocratique du Congo. 

A cette question,  ma réponse reste toujours positive : c’est possible de réduire la corruption dans notre pays.  Il est seulement question de faire autrement la lutte contre la corruption. 

Pour faire autrement la lutte contre la corruption, les éléments ci-dessous sont nécessaires : 

2.      La volonté politique. 

 

La volonté politique de lutter contre la corruption doit comporter deux aspects importants : théorique et pratique.  L’un ne peut pas remplacer l’autre, les deux sont intimement liés. 

L’aspect théorique comprend les déclarations et les discours des autorités politiques. Ils sont l’expression verbale de leur ferme volonté de combattre la corruption, alors que l’aspect  pratique comprend entre autres  le vote  des lois et la création des agences de lutte contre la corruption,  les poursuites  judiciaires effectives contre les hauts responsables impliqués dans les pratiques de corruption,  l’affectation des fonds adéquats à la lutte contre la corruption… 

Pour un pays comme
la République Démocratique du Congo,  l’engagement politique effectif au sommet de l’Etat, c’est-à-dire du chef de l’Etat et du Premier Ministre est nécessaire dans la lutte contre
la corruption. Il ne devra pas seulement consister à faire des discours ou déclaration d’intention, il devra aller plus loin. 

Les plus hauts responsables politiques devront donner des signaux clairs qu’ils sont contre la corruption et qu’ils y sont opposés et  ne servent pas de protecteur à toute personne, allié politique, membre de famille politique ou charnelle, impliquée dans la corruption.    

Comme on dit, l’exemple doit venir d’en haut.  Si en haut il y a des problèmes, il y en aura aussi  à tous les autres niveaux. 

Pour  le Congo, cet engagement devra se manifester notamment par la volonté du Président de la République et du Premier Ministre à faire poursuivre judiciairement toutes les personnes citées dans les différents rapports  élaborés par les institutions parlementaires congolaises.  A titre d’exemple, les rapports d’enquêtes parlementaires communément appelés rapports Lutundula, Mutamba, Bakandeja peuvent servir de base pour lancer une véritable action de lutte contre la corruption dans le pays. 

Comment peut-on dire qu’il y a la volonté politique de lutter contre la corruption au moment où les conclusions des rapports produits par nos propres institutions ne sont pas mises en œuvre ?  Comment peut – on croire au discours politique de lutte contre la corruption au moment où certaines personnes  accusées de corruption ou de détournement des deniers publics continuent à occuper de hautes fonctions au sein des institutions de la République ? 

L’absence de sanction, au plus haut niveau, est un frein à l’instauration d’une vraie culture de lutte contre la corruption au Congo.  Ceci est une des raisons qui font que les initiatives mises en place pour assurer la lutte contre la corruption produisent des résultats très limités. 

Le peuple a besoin des signaux forts de la part des autorités dans ce domaine. Ces signaux forts n’existent pas encore. 

 

3.      Les  hommes d’une haute moralité. 

 

La moralité des personnes qui sont chargées par le Gouvernement de conduire sa stratégie de lutte contre la corruption joue un rôle important.  Elles doivent être connues par les populations pour leur  haute moralité,  neutralité et  intégrité. C’est le gage qui peut convaincre les populations à participer aux actions gouvernementales de lutte contre
la corruption. Si ce gage fait défaut et si les personnes chargées de conduire la stratégie gouvernementale ont déjà été impliquées dans les pratiques de corruption, de mauvaise gouvernance à quel que niveau que ce soit, les populations ne leur feront pas confiance. Ainsi,  la stratégie mise en place ne produira pas des vrais résultats.  La haute moralité, l’intégrité dont jouit une personne auprès de ses concitoyens  lui confère une autorité morale intérieure nécessaire pour mener des actions d’envergure contre la corruption dans un pays comme le Congo. 

Fort malheureusement  dans beaucoup de pays dont le Congo, la stratégie de lutte contre la corruption est confiée à des personnes à moralité et intégrité douteuses. Souvent ces personnes sont désignées en fonction de leur allégeance au pouvoir en place et non à cause de leur intégrité, neutralité  ou haute moralité. 

Quel que soit le degré de corruption dans un pays, il est toujours possible de trouver des hommes et des femmes à haute moralité et à intégrité exemplaire. Les hommes au pouvoir n’aiment pas  ces genres des personnes par ce qu’elles peuvent être dangereuses aussi pour eux. Ils recourent souvent aux personnes qu’ils peuvent contrôler facilement et qui sont reprochables sur quelque chose, afin de s’assurer qu’ils ne peuvent pas aller loin dans leur action. C’est  l’application de la théorie de «  tu me tiens, je te tiens ». 

Si
la République Démocratique du Congo veut réussir sa stratégie de lutte contre la corruption, elle devra confier la mise en œuvre de sa stratégie de lutte contre la corruption aux hommes à haute moralité. 

  

4.      L’éducation et la sanction. 

 

Beaucoup de personnes avec lesquelles j’ai échangé sur les stratégies de lutte contre la corruption estiment que l’éducation des populations par rapport à la corruption et ses conséquences est un moyen par excellence pour mener à bien la lutte contre cette pratique.  Je partage aussi ce point de vue. Mais pour un pays comme
la République Démocratique du 

Congo où la corruption est pratiquée à tous les niveaux et par tous, il n’est pas possible de renverser la tendance sans
la sanction.  La sanction peut, dans certains cas, servir pour éduquer. 

Tant que les personnes accusées de corruption seront protégées par leurs amis, frères et sœurs,  alliés politiques ou économiques ; tant que les personnes accusées de corruption continueront à occuper des hautes fonctions dans les hautes institutions de la République, personne ne peut croire aux discours de nos politiciens de mener une lutte sérieuse contre
la corruption.  C’est un message négatif contre la stratégie de lutte contre la corruption. 

Toute action d’éducation des populations dans ce contexte ne peut produire aucun effet, c’est de la peine perdue.  C’est dans le cas de figure où le Congo se trouve, le Gouvernement est appelé à donner l’exemple en sanctionnant au plus haut point. 

Sans ces actes de courage politique,
la Communauté Internationale et les partenaires au développement du Congo continueront à investir des fonds dans ce domaine, mais ils ne récolteront aucun succès, aucun changement significatif. 

La sanction et l’éducation font route ensemble. On ne peut pas privilégier l’un au détriment de l’autre. 

 

5.      Les moyens  matériel et financier adéquats. 

 

La volonté politique effective de lutter contre la corruption se manifeste aussi par le niveau des moyens matériel et financier que le Gouvernement met à la disposition  des personnes ou des institutions chargées de conduire la stratégie de lutte contre
la corruption. Malheureusement,  ces institutions sont souvent privées des moyens financiers et matériels nécessaires pour qu’elles mènent leurs actions de manière indépendante.  Souvent, les fonctionnaires qui y travaillent touchent des salaires de misère.  Ils sont eux-mêmes exposés à
la corruption. Ils manquent de tout  voire même l’outil informatique et du papier. Ils sont obligés de recourir aux institutions qu’ils sont appelés à contrôler pour avoir la logistique nécessaire à leur travail. 

Telle est aussi la situation en République Démocratique du Congo.   

 

La lutte contre la corruption ne devra pas dépendra seulement de l’appui donné par les partenaires internationaux, le Gouvernement devra inscrire au budget de l’Etat des fonds importants destinés à cette action. Lesdits fonds quand ils sont prévus, ils devront être effectivement décaissés et mis à la disposition des institutions chargées de mettre en œuvre la stratégie gouvernementale de lutte contre la corruption. 

La lutte contre la corruption échouera faute de moyens financiers et matériels. 

Sans changement de vision à ce niveau, la lutte contre la corruption ne produira aucun résultat significatif. 

 

6.      Une justice  désintéressée  et efficace. 

 

Les magistrats  incorruptibles et indépendants sont utiles pour une mise en œuvre efficace de la stratégie de lutte contre la corruption dans un pays.   

La justice congolaise est l’une de plus corrompues en Afrique.  Le Président de
la République Joseph KABILA a, à plusieurs reprises,  décriée cette justice congolaise pour son dysfonctionnement et son implication dans les pratiques de corruption.  Les rapports des organisations non gouvernementales internationales et congolaises vont aussi dans le même sens. 

 

Dans l’état actuel de notre justice, elle n’est pas à mesure de servir de levier pour une lutte efficace contre
la corruption. Cela ne veut pas dire que tous les magistrats et juges soient corrompus,  il existe encore quelques magistrats incorruptibles dans notre pays. Ce qui est vrai est qu’il n’y  a plus beaucoup. 

 

Notre justice n’est pas une justice désintéressée par ce que tous les dossiers judiciaires qui sont entre les mains des magistrats représentent pour eux des opportunités d’enrichissement.  Elle n’est pas non plus  efficace par ce qu’elle est souvent au service de ceux qui  sont chargés  de redistribuer la sanction et des «  hauts placés », au lieu d’être au service de la loi et du peuple. 

 

La majorité des congolais n’a pas confiance en nos magistrats, ce qui est un handicap majeur dans la lutte contre la corruption. 

 

Recourir à un tel appareil judiciaire pour combattre la corruption, c’est la peine perdue. La justice congolaise  étant à réinventer. 

 

Pour rendre efficace la lutte contre la corruption dans notre pays, il me parait important de créer un tribunal spécial pour ce genre de travail et  qui sera confié à des magistrats sélectionnés selon des critères très rigoureux (compétences, professionnalisme,  intégrité, haute moralité, incorruptibilité, indépendance…). 

Comme les critères ci-dessus ne suffisent pas à eux tous seuls, il est nécessaire que les magistrats qui vont travailler dans ce genre de tribunal soient placés dans les conditions socio professionnelles  meilleures, qui les mettent à l’abri de
la corruption.  Il est aussi nécessaire qu’ils soient revêtis des pouvoirs qui leur permettent d’agir contre toutes les  tous les congolais qui s’adonneraient aux pratiques de corruption  quels que soient leurs  rang et qualité. 

Je doute fort que les autorités congolaises soient à mesure de créer un tel tribunal, mais c’est la voie obligée si on veut réellement lutter contre la corruption. 

 

Compte tenu du rôle que la sanction peut jouer au Congo où la corruption est devenue endémique, il est extrêmement important d’avoir un tel outil.  La sanction permettra de créer des conditions propices  à l’éducation et à la sensibilisation du peuple par rapport à la corruption.   

Cette sanction devra  concerner tout le monde  et non être sélective.  C’est ici où il faut situer les effets limités de l’opération tolérance zéro, car elle ne s’attaque qu’à quelques personnes au moment où d’autres « qualifiées d’intouchables » ne sont pas inquiétées, malgré leur  implication dans les pratiques de corruption. 

 

7.      Promouvoir une société civile  responsable et engagée. 

La société civile joue un rôle important dans la lutte contre
la corruption. Elle est à mesure  d’apporter  son expertise à la mise en œuvre de la stratégie nationale de lutte contre la corruption. 

Pour jouer ce rôle de manière responsable, elle devra être formée en matière  de transparence et de lutte contre
la corruption. Elle doit être encouragée par les autorités à jouer ce rôle en lui accordant la protection nécessaire contre  les agissements et les représailles des personnes qui peuvent se sentir inquiétées par le travail des activistes anti corruption.   

De leur côtés, les militants anti corruption sont appelés à être intégres, neutres, professionnels,  éloignés de l’enrichissement facile et de toute inféodation aux hommes qui sont au  pouvoir. C’est difficile d’avoir des personnes qui réunissent ces qualités dans notre société civile, mais c’est possible d’y arriver. 

C’est à ce prix que la société civile peut jouer un rôle particulier dans la lutte contre la corruption. 

 

Par cet article, j’ai voulu partager ma réflexion en ce qui concerne la lutte contre la corruption en République Démocratique du Congo. Je ne penses avoir abordé tout ce qu’il faut faire pour réduire de manière significative la corruption dans notre pays, mais je crois que la mise en œuvre des quelques actions mentionnées ci-dessus pourra être considérée comme un point de départ qui donnera des signaux clairs à tout le monde que la lutte contre la corruption est devenue une véritable préoccupation pour tous les congolais, particulièrement pour les autorités congolaises. 

Les quelques initiatives louables de lutte contre la corruption prises par les autorités congolaises sont appelées à être améliorées, revues en fonction de ce qui est décrit dans cet article. 

C’est à ce prix que la lutte contre la corruption deviendra une préoccupation pour tous les congolais. 

À propos de kakaluigi

Agé de 66 ans, avec 35 ans passés en Afrique dans la République Démocratique du Congo comme missionnaire. Engagé dans l'évangélisation, le social et l'enseignement aux écoles sécondaires. Responsable de la Pastorale de la Jeunesse, Directeur du Bureau Diocésain pour le Développement (BDD), Directeur d'une Radio Communnautaire et membre du Rateco.

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