RDC: Eglise Catholique et « Espace public

3 mars 2012

Au fil des jours

Kinshasa, le 02 mars 2012 – (D.I.A.) – Les élections présidentielle et législatives de novembre 2011 en R.D.Congo ont soulevé la question – à vrai dire, millénaire – du rapport entre politique et religion qu’il convient de clarifier pour éviter des interprétations hasardeuses et erronées dans la gestion de la res publica.

En effet, le débat qui a suivi la position de l’Eglise Catholique et, plus particulièrement, la déclaration de l’Archevêque de Kinshasa, Laurent Cardinal Monsengwo sur les élections, pose la double question suivante : la religion a-t-elle un rôle à jouer dans la politique ? Et, si oui, lequel ? Mieux, nous pouvons reformuler cette question par cette autre qui en précise davantage le sens dans le contexte de la R.D.Congo : l’Eglise (Catholique) a-t-elle un rôle à jouer dans « l’espace public » ? Lequel ?

De prime abord, il convient de préciser le sens d’une notion importante employée ici : « espace public ». Cette notion décrit assez bien le domaine politique dans la mesure où celui-ci relève essentiellement de la res publica, la « chose publique ».

La notion d’espace public remonte au Siècle des Lumières. Elle a été surtout mise en exergue par le philosophe allemand, Emmanuel Kant, dans son célèbre texte, Qu’est-ce que les Lumières ? Elle renvoie à l’usage, dans la société, de la « raison », c’est-à-dire, la liberté que possède tout être humain de réfléchir, de s’interroger ou de porter, de manière critique, des jugements sur les événements qui surgissent ou caractérisent le monde. Contrairement à l’âge « dogmatique » qui caractérisait la période avant le Siècle des Lumières et qui « interdisait » tout usage de la « raison critique », Kant va, en effet, solennellement proclamer un principe, qui fit certes scandale aux yeux des thuriféraires et autres faiseurs de dogmes, mais inaugura l’ ère de l’émancipation contre le système de tutélage et de servitude de l’époque : « Sapere aude ». Traduisons : « ayez le courage, mieux, l’audace d’user de votre raison » pour dire le vrai, le bon, le beau, le juste et pour dénoncer leurs contraires, le cas échéant.

C’est à partir de cette révolution kantienne que survint la distinction entre « raison publique » et « raison privée » pour montrer qu’en tant qu’« animal politique », l’homme se doit d’utiliser pleinement et librement sa raison dans la gestion de la res publica. La « raison publique » est à distinguer de la « raison privée » : celle-ci traite de choses qui ne relèvent que de l’intérêt privé, tel le choix d’une option fondamentale à suivre ou le choix d’un conjoint dans sa vie. Et à ce titre, la matière de la « raison privée » ne doit pas faire l’objet d’un débat public, à moins que le sujet traité ait des incidences sur la gestion de la res publica per se. Tel est, par exemple, le cas des discussions sur les mariages des personnes du même sexe. Bien que relevant de la « raison privée », c’est-à-dire, du choix libre et consensuel entre deux personnes pour vivre ensemble, une telle option de vie recèle un excédent de sens qui a des incidences sur la vie en société dans la mesure où la question se pose de savoir si oui ou non une telle manière de vivre doit faire partie de us et coutumes de la société à laquelle on appartient. La frontière entre « raison privée » et « raison publique » peut parfois être mince.

Afin de souligner l’importance de la « raison publique » dans la société, Kant a également préconisé un principe vital dans la gestion de la res publica : le principe de la « publicité ». Ce principe stipule qu’étant donné que la gestion de la res publica n’est pas une « chose privée », elle ne saurait être faite en catimini, dans des antichambres ; elle doit toujours être l’objet d’un débat sur « l’espace public ». Le principe de « publicité » est important dans la société pour démasquer « les politiques ténébreuses » (Kant).

De nos jours, la « révolution kantienne » est un acquis de la modernité. L’usage libre – sans contrainte ni manipulation de la raison est aujourd’hui considéré comme une valeur sacrée du processus démocratique. Mais, poussons encore l’analyse plus loin et posons la question suivante : comment, concrètement, utiliser la « raison publique » dans la gestion de la res publica ? Comment et à quelles conditions les différentes catégories sociales doivent-elles faire appel à la « raison publique » dans la gestion de la res publica ?

De manière générale, nous pouvons distinguer deux types d’ « espace public », c’est-à-dire, deux lieux à partir desquels on peut participer à la gestion de la res publica. Premièrement, il y a l’espace public au sens « faible » du terme. Il désigne l’ensemble des institutions et organisations qui composent la société civile : les partis politiques, les universités, les ONG, les centres sociaux, les médias, les Eglises, etc., y compris le secteur de l’informel dont il n’est pas toujours aisé d’appréhender les contours à première vue. Deuxièmement, il y a l’espace public au sens « fort » du terme. Il s’agit ici principalement du Parlement, de Cours et Tribunaux et du Gouvernement qui sont des lieux où se prennent des décisions qui engagent la nation. Cependant, dans les deux cas, le principe de l’usage de la raison reste le même, mutatis mutandis : on peut user de sa raison soit à la périphérie (société civile, secteur informel), soit au centre (Parlement, Gouvernement, Cours et Tribunaux). Et nul ne peut interdire à quiconque l’exercice de ce droit. Un citoyen peut, donc, à titre personnel et/ou au nom de l’institution à laquelle il appartient, « user de sa raison » pour exprimer son point de vue sur un sujet d’intérêt public. Poser un tel acte ne relève nullement de l’ « ingérence dans les affaires de l’Etat ou du Gouvernement ». Il s’agit là tout simplement d’un droit reconnu à tout être rationnel, soucieux de la gestion de la res publica.

Il est évident que l’usage de la raison dans l’espace public au sens fort représente le moment crucial dans la gestion de la res publica dans la mesure où, comme nous l’avons signalé plus haut, le Parlement, les Cours et Tribunaux et le Gouvernement sont des espaces où s’élaborent des lois, se prennent des décisions et en assurent l’exécution et le suivi. Mais, qu’à cela ne tienne ! Réduire l’usage de la raison à ces seuls espaces est, sinon une tentative de musèlement des libertés des individus dans leurs droits inaliénables à penser par eux-mêmes, du moins une totale méprise de la manière dont on doit gérer la res publica.

Il y a plus. Clarifions davantage la notion d’ « espace public » avant de tirer des conclusions qui s’imposent sur le bon fonctionnement du processus démocratique dans notre pays. La typologie classique du sociologue allemand, Max Weber, qui établit trois catégories de politiciens peut également nous aider à clarifier les quiproquos et autres malentendus sur le rôle des uns et des autres dans la gestion de la res publica. Max Weber distingue, en effet, trois catégories de politiciens : le politicien ordinaire ou « occasionnel », le politicien semi-professionnel et le politicien professionnel.

Le politicien ordinaire désigne tout citoyen à qui l’on doit reconnaître le droit de donner son point de vue sur les questions d’intérêt public. En effet, tout citoyen peut et doit exprimer, par écrit ou par tout autre moyen médiatique, son jugement sur la manière de gérer la res publica. Considéré à ce niveau, « faire de la politique » est une affaire de tous et de chacun. Sans exception aucune, sauf si l’on est une bête ou un ange. La politique n’est donc pas l’apanage de quelques individus ; elle a affaire à tout le monde et elle est l’affaire de tout le monde. Ainsi, un citoyen ordinaire, par exemple, un Evêque, qui énonce son point de vue sur une question d’intérêt public ne commet pas un crime. Bien au contraire, par cet acte, il exerce un droit simplement humain.

La catégorie de semi-professionnels concerne principalement les parlementaires. Mais, on peut aussi mettre dans cette catégorie les membres des partis politiques. Le trait essentiel de cette catégorie, c’est que l’activité politique n’est pas un « métier » per se ; elle ne constitue pas une activité principale, mais plutôt « secondaire ». Un parlementaire, par exemple, est un citoyen qui peut exercer une profession donnée – médecin, avocat, professeur d’université ou autre profession libérale –, mais en même temps assumer la charge de représentation d’une circonscription électorale au sein du Parlement. Il « fait de la politique », mais pas au sens plein du terme comme nous allons le voir dans la catégorie suivante.

La méprise dans notre pays, c’est de considérer les parlementaires comme des politiciens au sens plein du terme. Un parlementaire n’est pas un politicien « full time ». Il est, en réalité, un « technicien » du politique dans la mesure où sa fonction principale est d’élaborer des lois pour une bonne gestion de la res publica. Ainsi, lorsqu’un parlementaire se mue en politicien « full time », les conséquences ne peuvent qu’être désastreuses pour la nation : clientélisme politique, monnayage de sa voix lors des votes, on se bat pour les émoluments plutôt que pour une cause, oisiveté et chômage chroniques en dehors des assemblées parlementaires et la politique constitue le seul lieu pour son gagne-pain. On comprend ici, du moins partiellement, la ruée incroyable des candidats vers les élections législatives de 2006 et à celles de 2011. Ces dernières ont battu le record du monde : plus 18 865 candidats pour 500 sièges ! Etre parlementaire n’est plus considéré comme un «part-time job », une activité secondaire, mais plutôt comme un « métier ». Et lorsqu’une activité « secondaire » devient une activité « principale », le professionnalisme cède facilement le pas au dilettantisme et autres maux de ce genre.

La catégorie de politiciens professionnels renvoie aux citoyens qui ont pour vocation la politique et rien que la politique. Cette catégorie concerne surtout les chefs des partis politiques et ceux qui aspirent à assumer les fonctions de magistrat suprême dans un pays. Un politicien professionnel est une personne qui est mue par une passion ardente : réaliser sa vision à travers un projet de société. Une telle vision constitue l’horizon de sa vie à telle enseigne qu’un politicien professionnel vit pour la politique par opposition à celui qui vivrait de la politique.

La différence entre vivre pour la politique et vivre de la politique est importante à préciser. Un politicien qui vit de la politique considère celle-ci comme le lieu par excellence pour « manger », pour trouver « sa pitance » ; tandis que celui qui vit pour la politique considère celle-ci comme un « palladium » pour réaliser sa vision de la société. Il est évident que vivre pour la politique et vivre de la politique peuvent aller de pair. Les deux ne sont pas exclusifs, car l’ouvrier mérite son salaire, dit-on. Mais, accorder la priorité à la «pitance » par rapport au « projet de société » constitue, sans conteste, une perversion du politique et une source intarissable de méprises dans la gestion de la res publica. Un politicien qui vit de la politique devient facilement un prébendier. Tel est le sort d’un pays qui ouvre les avenues du pouvoir aux indigents.

Dans le même souci de clarifier le rôle de chacun dans l’espace public, il convient également de déterminer le rôle des ministres et d’autres agents du gouvernement. Ici également, beaucoup de confusions conduisent à des abus.

Qui sont donc les ministres et autres membres de l’exécutif dans la gestion de la res publica ? Sont-ils des politiciens ? Si oui, selon quelle catégorie ?

Nous pouvons distinguer ici trois catégories parmi les personnes qui composent l’organe exécutif et, de manière générale, l’administration publique d’un pays : les ministres, les cadres qui assument certaines fonctions dans des institutions et autres services de l’Etat, et toutes les personnes qui ont une responsabilité dans l’administration publique. Ce qui est commun aux deux premières catégories, c’est que ce sont des personnes nommées (pas élues) par le gouvernement en place. Ceux qui forment l’exécutif, et au premier plan les ministres, appartiennent à l’espace public au sens fort du terme, car ils font partie de l’organe où se prennent et s’exécutent les décisions. Mais, il faut le préciser : ils font la politique par procuration dans la mesure où ils sont nommés par le pouvoir en place pour réaliser le programme établi et veiller à l’exécution des lois édictées. A proprement parler, les ministres et autres hauts cadres du gouvernement sont des fonctionnaires de l’Etat. Ils font de la politique en tant qu’exécuteurs du pouvoir en place. C’est dans ce sens que sous d’autres cieux, un ministre peut démissionner et prendre ses distances vis-à-vis du pouvoir lorsque les violons ne s’accordent plus.

La confusion survient souvent au niveau de l’administration publique où le fonctionnaire ordinaire dans un ministère ou un autre service de l’Etat est contraint de faire de la politique par procuration. Il arrive souvent, en effet, que des fonctionnaires soient « encouragés » à soutenir tel candidat en lice à telle poste tout simplement parce que le candidat dirige l’institution dans laquelle on travaille. Le véritable fonctionnaire ne doit pas faire de la politique dans ce sens. Sa tâche, c’est de gérer la res publica de manière non partisane, « sine ira et studio » (« sans ressentiment et sans parti pris »). Sans cette discipline morale, l’administration d’un pays devient partisane et sera incapable de faire justice à tous. Illustrons ce point. En tant que haut fonctionnaire de l’Etat, un ministre se doit de demeurer « neutre » dans l’administration des affaires de l’Etat. Et s’il arrive qu’il s’engage dans un processus électoral pour briguer un poste de parlementaire ou un autre, il doit démissionner pour éviter toute confusion entre campagne électorale et administration des affaires de l’Etat. Hélas, lors des élections de novembre 2011, beaucoup ont battu campagne, arborant leurs titres de ministre ou autre, utilisant ostensiblement les moyens de l’Etat, sans compter la couverture médiatique dont ils bénéficiaient généreusement. Autant de confusion qui fait de ces personnes des politiciens marrons.

Il faut conclure. De ce qui précède, nous pouvons tirer trois conclusions majeures sur le rapport entre les différentes composantes de la société et l’espace public, en général, et le rapport entre l’Eglise Catholique et l’espace public, en particulier.

Tout d’abord, comme nous l’avons souligné plus haut, l’on fait fausse route si l’on affirme que la politique est un domaine réservé à quelques élus. Chaque citoyen, chacun selon sa catégorie, peut et doit participer à la gestion de la res publica. Ceci est un droit humain et un devoir moral. Toute monopolisation de la « raison publique » constitue un « crime contre l’humanité » (Kant) dans la mesure où l’on nie l’humanité chez autrui en lui interdisant l’usage de ce qui constitue la spécificité de l’être humain : le pouvoir d’utiliser librement sa raison pensante ou critique.

Ensuite, l’on fait également fausse route si l’on réduit la politique à un seul espace, notamment l’espace public au sens fort du terme tel que décrit plus haut. Ce réductionnisme est source d’abus et d’injustices dans la mesure où il ne permet pas un vrai débat sur des questions d’intérêt public. Les modifications ou autres amendements à la sauvette des Constitutions dans certains pays africains en sont des exemples patents.

Last, but not least, l’on fait également fausse route en voulant « interdire » l’usage de la « raison publique » à l’Eglise (Catholique) et à ses membres. Aussi longtemps que l’Eglise (Catholique) fait intégrante de la société civile et en constitue, il faut le reconnaître, une des importantes « écluses » ; aussi longtemps que l’usage de la « raison publique » par l’Eglise ou l’un de ses membres porte sur la gestion de la res publica et, corrélativement, aussi longtemps qu’un tel usage ne revêt nullement le caractère d’un sermon dominical, il faut être vraiment de mauvaise foi pour éluder tout débat sérieux sur des questions relatives à la gestion de la res publica. L’essence et la noblesse de la démocratie résident dans des discussions rationnelles et raisonnables et non dans des discours monolithiques, démagogiques et, de surcroît, sécularistes et allergiques à tout chiasme.

Dr. Paulin Manwelo, S.J.

À propos de kakaluigi

Agé de 66 ans, avec 35 ans passés en Afrique dans la République Démocratique du Congo comme missionnaire. Engagé dans l'évangélisation, le social et l'enseignement aux écoles sécondaires. Responsable de la Pastorale de la Jeunesse, Directeur du Bureau Diocésain pour le Développement (BDD), Directeur d'une Radio Communnautaire et membre du Rateco.

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