Non à la balkanisation du Congo, non à la division des Congolais

12 août 2012

Evangile

Homélie à la messe du 1e Août 2012 – Marche de chrétiens catholiques
Mgr Sébastien MUYENGO Mulombe

Chers frères et sœurs dans le Christ, je voudrai avant tout qu’on se mette d’accord sur le sens de la marche que nous venons de faire depuis ce matin et qui a abouti, pour notre doyenné sainte Thérèse, dans cette église paroissiale où nous nous retrouvons tous pour célébrer l’Eucharistie, afin de demander au Seigneur de raffermir encore davantage l’unité du peuple Congolais sur ce sol, un et indivisible, la RD. Congo, don béni de Dieu et de nos ancêtres à l’ensemble de notre peuple.

1. En effet, mes chers frères et sœurs dans le Christ, le 16 février 2012, les fidèles catholiques de Kinshasa avaient organisé une marche en mémoire de nos frères et sœurs qui avaient perdu leur vie à l’occasion de la marche du 16 février 1992, organisée pour réclamer la réouverture de la Conférence nationale souveraine. Pour cette année, il s’agissait de marcher aussi pour réclamer plus de « vérité et de justice » par rapport aux résultats des élections présidentielles et législatives dont on a dénoncé les irrégularités. Nous savons comment les choses s’étaient passées : on a mis des chars partout pour empêcher cette marche qui se voulait pacifique. La question a divisé les Congolais, même au sein de l’Eglise.
Aujourd’hui, à l’initiative de tous les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), nous avons organisé cette marche et personne ne s’y est opposé. Au contraire, même ceux qui d’habitude s’opposent à toute forme de manifestation soi-disant pour des raisons de sécurité l’ont encouragée. Et pourquoi donc ? Tout simplement parce que si le 16 février dernier, le peuple congolais s’est vu divisé à cause des enjeux électoraux étant donné le choix des uns et des autres, aujourd’hui, qu’on soit dans l’obédience du pouvoir ou de l’opposition, il y a un double intérêt commun qui est en jeu : la terre et le sang de congolais ; la terre et la vie des congolais. Que la politique nous divise à cause des élections, on peut le comprendre, mais que la terre du Congo soit divisée, que le sang, la vie de Congolais continue d’être sacrifié, cela ne peut laisser aucun ‘‘Congolais digne de cette nationalité’’ indifférent. Voilà ce qui nous a fait marcher depuis ce matin sur tout le doyenné, dans tout l’archidiocèse, dans toute l’Eglise de Dieu qui est en RD. Congo. Nous avons marché non pas pour faire le lit des gens au pouvoir, ni pour jouer le jeu de l’opposition, encore moins pour chasser les étrangers de quelque provenance que soit. Nous avons marché pour dire non à la balkanisation de la RD. Congo et par conséquent non à la division du peuple Congolais.
Aussi, là où beaucoup parlent de la marche, nous, nous préférons parler du pèlerinage des prières. Comme vous le savez, chers frères et sœurs, parmi les grands dons que Dieu fait à l’homme, figurent en premier lieu la vie et la terre. En parcourant l’histoire d’Israël, de sa création comme peuple jusqu’à nos jours, vous aurez constaté que c’est bien là les deux défis qui ont toujours mobilisé le peuple de Dieu : la vie (le sang) et de la terre. C’est le défi qui doit nous mobiliser aussi en RD. Congo ces derniers temps : likambo ya mabele na makila ya bana ya Congo (la terre et le sang des Congolais). Nous pouvons tout négocier : le partage du pouvoir, le découpage territorial, le brassage des forces armées et la redistribution des grades, etc., et ce, avec qui que ce soit : la communauté internationale, nos voisins, les compatriotes qui se sentent mal dans leur peau de congolais, etc. sauf la terre des nos ancêtres et le sang, la vie de nos compatriotes.
A travers cette Eucharistie, chers frères et sœurs dans le Christ, nous voulons avant tout demander pardon au Seigneur pour n’avoir pas bien protégé le don de la vie et de la terre que le Créateur nous a fait. Je ne sais pas combien de nations au monde ont eu la chance d’avoir ce que nous avons reçu de Dieu. Et nous passons encore le temps à demander au Seigneur ce qu’il nous a déjà donné et que nous avons tout simplement à fructifier pour être heureux comme et peut-être plus que d’autres peuples. A travers cette eucharistie, nous voulons demander au Seigneur de nous donner la sagesse de pouvoir protéger la vie des Congolais et la terre de nos ancêtres en disant au monde entier NON à la balkanisation et NON à la division des Congolais. En même temps qu’elle est une prière, convaincus, comme nous dit l’Ecriture que « si le Seigneur ne garde la maison, c’est en vain que veille la sentinelle » (Ps 127, 1), nous voulons lancer un message envers les divers protagonistes impliqués dans tout ce qui se passe dans l’est de notre pays.
2. Notre message s’adresse d’abord à la communauté internationale et plus particulièrement au Conseil de sécurité de Nations Unies. Vous le savez, depuis la création de l’Etat Indépendant du Congo jusqu’à nos jours, notre pays, à cause des richesses qu’il regorge, a toujours suscité la convoitise de grandes puissances. La guerre qui sévit dans l’est de notre pays a entre autres cela comme cause. Aussi en marchant aujourd’hui dans tout le pays, le peuple de Dieu qui est au Congo veut vous dire qu’il ne veut pas de la balkanisation de son pays, qu’il ne veut pas de la division de son peuple. Malgré nos divisions internes, aucune tribu, aucun groupe authentiquement congolais ne veut la division de la RD. Congo, comme on l’a fait au Soudan où la population noire du sud l’a voulue pour son grand bien, c’est-à-dire sa liberté, son indépendance, son autonomie par rapport au nord qui l’oppressait. En RD. Congo, on peut parler du tribalisme et de tout ce que l’on veut, mais il n’y a pas une ethnie qui opprime, domine, maltraite les autres au point de chercher à soustraire les uns à l’emprise des autres comme on a senti le devoir de le faire hier à Kosovo et aujourd’hui au Soudan.
Notre message s’adresse en deuxième lieu à nos frères et sœurs des pays limitrophes de la RD. Congo, et plus particulièrement du Rwanda et de l’Ouganda impliqués ces dernières décennies dans les différents conflits dans la région des Grands Lacs. Les Congolais sont un peuple pacifique qui souhaite vivre en paix, dans la fraternité et même l’amitié avec tous leurs voisins dans le respect des frontières reconnues comme telles depuis l’accession de nos pays à l’indépendance.
3. Aussi notre message s’adresse-t-il en troisième lieu aux autorités de notre pays, à tous les niveaux, mais surtout à celui de la Présidence de la République, du Gouvernement et du Parlement qui, ensemble constituent le pouvoir de la RD. Congo. La légitimité d’un pouvoir tient entre autres de sa capacité à défendre la vie de sa population et l’intégrité du territoire national. Dans le cas contraire, le bon sens commande qu’on laisse la place à ceux qui peuvent mieux le faire. Tout en condamnant avec véhémence l’agression dont est victime notre pays dans sa partie est, nous en appelons à la responsabilité de nos dirigeants. Si 15 ans après le changement du régime du Maréchal Mobutu, presque 10 ans après les accords de Sun City qui nous ont permis d’aller deux fois déjà aux élections générales, nos autorités n’arrivent pas toujours à stabiliser et à sécuriser le pays, ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la politique aussi bien intérieure qu’extérieure de la RD. Congo. Congolais, nous avons assez d’entendre que c’est le Rwanda qui nous agresse ! Il est temps que nous prenions des mesures qui sont à la hauteur de ce que nous sommes comme nation. On nous répondra comme toujours que derrière le Rwanda se cachent de puissances étrangères à la recherche de nos matières premières ; on n’éludera pourtant pas la question : pourquoi ces puissances qui, hier était avec nous, nous tournent-t-elles le dos aujourd’hui ? Pourquoi ces puissances qui ont toujours des mains mises sur nos ressources doivent-elles aujourd’hui passer par le Rwanda pour y accéder ? C’est que quelque part notre diplomatie est en faillite, inefficace, et donc à revoir.
4. Notre message va ensuite envers le peuple congolais que nous appelons à la résistance et à la responsabilité. Ce Congo nous appartient, nous n’avons pas le droit ni la liberté de laisser une personne, une institution qu’elle soit internationale ou de quelque autre nature, nous l’arracher ou nous y prendre un morceau sur n’importe sous quel prétexte. Aujourd’hui, comme nous le disions, toutes les analyses montrent que si notre pays conserve encore son intégrité territoriale, c’est parce que jusque là, au-delà de nos divisions internes, aucune tribu, aucun groupe authentiquement congolais ne désire son morcellement. Sur ce point, nous avons raison de nous féliciter et de nous en enorgueillir, mais restons vigilants.
Aussi à nos frères qui ont pris l’habitude de recourir aux armes chaque fois qu’il se pose un problème entre nous, nous rappelons trois petites vérités. Primo : il est vrai que notre peuple a connu de guerres du pouvoir au début de son indépendance, mais le peuple congolais ne se reconnait pas dans cette nouvelle culture de guerre, de violence, de génocide qu’on a commencé à introduire chez nous depuis quelques décennies ; secundo, à nos frères de quelques origines et langues qui soient, nous disons que si vous êtes réellement Congolais, ce n’est par les armes que vous justifierez votre appartenance au Congo ; ce n’est pas en versant le sang des autres congolais que vous défendrez la paix, la démocratie, la justice et le droit ; Tercio : à ces mêmes frères, nous rappelons que s’ils sont vraiment congolais, ils doivent être fiers de l’unité et de l’intégrité du Congo plutôt que de travailler à sa balkanisation et à la division de son peuple.
La réalité qui se vit aujourd’hui en RD. Congo avec quelques compatriotes qui ont mal dans leur peau de congolais rappelle le récit biblique qui nous raconte l’histoire de ces deux femmes qui se disputaient un enfant et auxquelles le Roi Salomon dans sa sagesse proposa de les départager en partageant l’enfant en deux (1 Ro, 3, 16-28). A chacun d’apprécier qui entre la femme qui était d’accord qu’on coupe l’enfant en deux et l’autre qui avait préféré plutôt le céder vivant à son rival que de le tuer ainsi était la vraie mère de l’enfant en question. En disant non à la balkanisation de la RD. Congo et par conséquent à la division des congolais, nous en appelons à la cohérence, à l’honnêteté intellectuelle et morale de certains compatriotes qui vivent physiquement au Congo, mais avec le cœur ailleurs. Tout congolais qui se sait vraiment Congolais, le respect de la vie des Congolais, l’unité et l’intégrité intangible de la RD. Congo doit être sa préoccupation. Quiconque est pour la balkanisation, l’émiettement de la RD. Congo n’est ni fils/fille, ni ami, ni partenaire de la RD. Congo.
5. Enfin notre message s’adresse aux soldats congolais auxquels nous présentons nos paroles d’encouragement et de solidarité. Depuis l’expérience des deux dernières guerres mondiales, le monde connaît la valeur des hommes de troupe du Congo. Bien formé, encadré, et motivé, le soldat congolais a toujours su se défendre, se battre au front. Aujourd’hui, il faut l’avouer, nous n’avons pas réussi à créer une armée républicaine. Là aussi nous en appelons à la responsabilité des nos gouvernants : il nous faut une armée républicaine clairement définie dans ses composantes, ayant pour objectif primordial de défendre la vie des congolais et l’intégrité de notre territoire et non un conglomérat des forces armées unies sous le drapeau national chacune avec ses agendas cachés.
Par ailleurs, nous savons, comme le dit un adage, « il n’y a pas de mauvaises troupes, il n’y a que de mauvais chefs ». Les informations venant de fronts nous disent que nos militaires ne mangent pas bien, ne sont pas bien équipés et pas du tout motivés. Que pouvons-nous attendre de tels hommes, quelle que soit leur bonne volonté, leur patriotisme ? Le scandale dans tout cela, c’est lorsque l’on voit le train de vie que mènent certains officiers supérieurs de nos forces armées dans de grandes villes de nos provinces où ils se construisent des villas au parkings pleins de véhicules de grandes marques, sponsorisent de grands clubs de football, etc. Et l’on se demande où va l’argent destiné à acheter de vivres et à payer les soldes des troupes qui se tuent aux fronts.
6. Mes frères et sœurs dans le Christ, lorsque nous marchions de Kimbanseke St Mbaga à N’djili Ste Thérèse, un groupe chantait un cantique que le Curé-doyen a repris tout à l’heure :
« Nsi na beto Congo
Nsi ya mbote,
Tanina, tanina Mfumu »

(Notre pays le Congo
Un beau pays
Protèges, protèges Seigneur)

Plus que la signification de ce cantique, ce qui m’interpelle, c’est plutôt l’information qu’en donne le Curé-doyen. Ce cantique composé en Kikongo est l’œuvre de l’abbé Yakim, prêtre du diocèse d’Idiofa (Bandundu), mais la première fois que l’abbé l’a entendu, c’était à Kisangani (Province orientale), quand un prêtre originaire du Kasaï l’apprenait à une chorale d’un camp militaire où l’on avait l’habitude de chanter en Lingala. Je ne sais pas si vous comprenez l’enjeu de l’affaire : un cantique composé en Kikongo, enseigné à Kisangani, ville à majorité swahiliphone, à un groupe lingalaphone par un prêtre d’origine Luba.
Dans notre hymne national, nous confessons que nous sommes « unis par le sort ». Mais plus que par le sort, nous sommes unis par le destin, par la providence. En effet, lorsqu’en 1885 à Berlin, les puissants de ce monde avaient divisé l’Afrique, ils pouvaient créer vingt, cinquante, quatre-vingt, voire cent pays avec ce que nous avons comme territoire aujourd’hui encore, parce qu’il existe des pays qui sont autant de fois moins que notre pays. Ce n’est ni par hasard ni par accident, mais, c’est plutôt par la volonté de Dieu que les Baluba, les Bakongo, les Bangala les Baswahili, etc. nous nous sommes retrouvés sur ce même espace qu’on appelle la RD Congo. Aussi, plus qu’un devoir civique, c’est un devoir religieux que nous avons de respecter, de protéger ce grand don que Dieu nous a fait. Pout faire échec à ceux qui veulent balkaniser la RD.Congo et diviser le peuple Congolais, nous devons cultiver le sentiment d’appartenance qui n’a rien à voir avec l’exclusion des autres. Congolais, par nature, nous sommes accueillants, hospitaliers. Jamais, nous n’avons appris tant par les médias nationaux qu’internationaux qu’on a chassé des étrangers, surtout nos voisins les plus proches, en RD. Congo. Mais Dieu seul sait dans combien de pays voisins les congolais sont renvoyés aux frontières nuit et jour. Forts de notre foi, rien ne nous autorise de répondre au mal par le mal. Puisse le Seigneur bénir la RD. Congo et nous donner la grâce d’y vivre en paix entre nous, en restant ouverts, accueillants, hospitaliers, comme nous l’avons toujours été, envers les étrangers qui vivent chez nous ou qui ont choisi notre pays comme leur second patri ; puisse le Seigneur, dans sa sagesse, nous donner la grâce d’y vivre en paix, dans la fraternité et la concordance avec nos voisins dans les limites de l’espace que par sa sagesse Il a donné à chaque peuple. Puisse la Vierge Marie, notre Dame du Congo, intercéder pour l’unité et l’intégralité de tout le Congo et pour l’unité et la paix de tous les Congolais. Amen.
Mgr Sébastien MUYENGO Mulombe
Per viscera miseridiae Domini nostri
Evêque Auxiliaire de Kinshasa
Vicaire Général chargé de Kin-est

À propos de kakaluigi

Agé de 66 ans, avec 35 ans passés en Afrique dans la République Démocratique du Congo comme missionnaire. Engagé dans l'évangélisation, le social et l'enseignement aux écoles sécondaires. Responsable de la Pastorale de la Jeunesse, Directeur du Bureau Diocésain pour le Développement (BDD), Directeur d'une Radio Communnautaire et membre du Rateco.

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